Depuis longtemps, l’intégration européenne est un objet de recherche promu et financé par la Commission européenne tant à des fins de connaissance que d’aide à la décision. Ainsi, les chercheurs ont pu mener, sur la durée, des études sur l’objet communautaire en formation dans sa triple dimension institutionnelle, économique et géopolitique. Et l’Europe n’a cessé de s’évaluer au miroir que lui tendait la recherche.
L’Europe s’est dotée d’un marché commun, puis d’un marché unique, puis de l’euro ; elle a intégré des pays émergents dans sa périphérie, elle a développé des politiques communes dans l’agriculture, l’énergie… elle a enfin multiplié les politiques incitatives, notamment en matière d’innovation et de recherche. Mais les résultats ne sont pas toujours à la hauteur : par exemple, la croissance a été médiocre ces dix dernières années. Plusieurs résultats de recherche expliquent ce décrochage relatif, et nourrissent la stratégie de Lisbonne et les réformes de la gouvernance de la zone euro. Pour certains, la situation européenne est l’effet d’un choix collectif au détriment du travail et en faveur du loisir. Pour d’autres, la croissance pâtirait surtout de politiques macro-économiques excessivement et durablement restrictives. Autre explication : le retard de croissance tient à l’inachèvement de l’intégration et surtout à l’absence de réformes structurelles. La réforme structurelle et une gouvernance adaptée ont été inscrites à l’agenda européen, les modèles sociaux nationaux restant pour l’essentiel préservés.
Dès l’origine, l’Europe s’est dotée d’un cadre institutionnel à mi-chemin entre la Fédération politique et l’organisation internationale. Au premier modèle elle empruntait les institutions politiques (Parlement, Cour de justice et Commission) et le partage de compétences entre l’Europe et les nations. À la seconde, elle empruntait le Conseil et les coopérations dans de multiples champs relevant de la police, de la justice, de la défense. Longtemps désarçonnés par un tel mélange, les hommes politiques ont inventé la notion « d’objet politique non identifié », cependant que les théoriciens voyaient l’avènement de l’État post-national, l’adaptation réaliste des vieilles nations à un ordre globalisé ou plus simplement les habits neufs du concert des nations. Ces hésitations institutionnelles et théoriques ont produit des effets politiques notamment sur la question de la démocratie ou de la politique sociale. Elles ont en particulier joué un rôle dans l’interminable débat sur la Constitution européenne.
L’Europe du traité de Rome avait renoncé à la puissance. L’Union européenne (UE) aurait cédé aux charmes de la diplomatie des droits de l’homme et aux vertus du doux commerce : elle serait du côté de Vénus, quand les États-Unis seraient du côté de Mars. Mais en même temps les valeurs que porte cette Europe, celles du multi-latéralisme, de la règle de droit, de la régulation, sont plébiscitées. Lorsque le régime soviétique s’est effondré, c’est vers l’UE que se sont tournées les nations d’Europe centrale et orientale. Plus près de nous, les demandes d’adhésion de la Turquie ou d’association de pays comme le Maroc témoignent du rayonnement du modèle européen. Par ailleurs, lorsque le monde doit affronter les défis du réchauffement climatique, c’est l’Europe qui est pionnière. L’UE a joué un rôle majeur dans l’adoption du protocole de Kyoto combattu par les États-Unis et dans sa mise en œuvre pratique avec le système des permis d’émission de gaz à effet de serre. L’Europe serait donc une puissance mais d’un nouveau type, une puissance normative dont la capacité à pacifier, à rebâtir des institutions, à réguler, à jeter des ponts entre nations aux intérêts divergents, serait aujourd’hui inégalée.
Élie Cohen, Directeur de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) 1
1. CNRS / Institut d’études politiques (IEP) Paris.