
Monique Jeudy-Ballini Respectivement maître de conférences à l’EHESS et directrice de recherche au CNRS, Brigitte Derlon et Monique Jeudy-Ballini sont ethnologues, membres du Laboratoire d’anthropologie sociale (LAS, CNRS / EHESS / Collège de France).
Deux ethnologues océanistes se rendent sur le terrain des collectionneurs français d’art primitif : c’est original. Comment cette idée vous est-elle venue ?
Au début des années 1980, nous travaillions sur le terrain en Papouasie-Nouvelle Guinée, dans l’archipel Bismarck, Brigitte Derlon en Nouvelle Irlande, moi en Nouvelle Bretagne. Sans le savoir, nous y étudiions le même sujet : le rôle des objets (effigies ou masques) dans les rituels. Cette expérience nous a donné l’idée d’effectuer une enquête de terrain ensemble, cette fois chez les collectionneurs d’art primitif en France. Les ethnologues ne cessent d’observer que des objets d’importation occidentale sont constamment incorporés et réinterprétés par les cultures locales. Nous avons donc voulu « symétriser » le point de vue en étudiant la manière dont les membres de notre propre culture donnent forme, à leur tour, à cette réappropriation.
Qu’avez-vous découvert sur cette nouvelle « population » ?
Nous avons été frappées par la primauté accordée aux émotions. L’objet exerce un ascendant. Il « choisit » le collectionneur, devient une « présence vivante » dotée d’une personnalité, d’intentions – bonnes ou malveillantes. À l’exemple des surréalistes, les collectionneurs vivent l’émotion comme un mode privilégié de connaissance qui relègue le souci d’érudition à un plan secondaire et permet un accès direct à la « vérité » de l’objet. Une relation fusionnelle s’instaure : le collectionneur perçoit l’objet comme un prolongement de lui-même, tandis que, par un mouvement inverse, s’opère une sorte de « chosification » qui peut conduire ce dernier à se fantasmer comme une pièce de collection. La « beauté » ne se réduit pas à des canons formels et n’est pas, non plus, une qualité intrinsèque des objets. Est « beau » ce qui « touche », jette un trouble, stimule l’imaginaire et ne cesse de questionner. Toutes ces observations qui montrent la force de la passion suscitée par ces objets nous éloignent de la vision convenue d’un collectionneur animé par la seule quête obsessionnelle de la série et une volonté purement spéculative. Il ne s’agit pas pour nous de nier le rôle de l’argent – auquel nous avons d’ailleurs consacré une partie du livre –, mais d’insister sur le fait que le discours passionné de nos interlocuteurs doit être pris au sérieux, qu’il ne sert pas simplement d’écran à des préoccupations financières.
Pensez-vous qu’il en aille de même pour les collectionneurs de timbres ou d’art contemporain ?
Le fait de ne pas avoir conduit d’enquête sur d’autres types de collectionneurs ne nous permet pas d’affirmer si ce que nous avons mis au jour est spécifique du rapport à l’art primitif. Toutefois, certaines lectures nous ont permis de constater que l’on retrouvait çà et là des traits communs avec d’autres formes de collection, de passion ou d’activité impliquant une proximité intense avec des objets. Par exemple, un horticulteur évoquera ses « liens amicaux » avec des plantes, un entomologiste son sentiment de devenir un papillon, ou un ouvrier métallurgiste son fantasme de se jeter dans l’acier en fusion pour se fondre dans la matière. Autrement dit, l’anthropomorphisme et le désir, parfois, de devenir soi-même une chose ne seraient propres ni aux amateurs d’art primitif, ni aux lointains Mélanésiens. Bref, au-delà de cette étude, il s’agit d’explorer un thème qui n’a cessé depuis Marcel Mauss d’interroger l’anthropologie : le rapport des hommes aux choses.
Propos recueillis par Léa Monteverdi