

© E. Perrin/CNRS Photothèque
Ne confondez pas écologue et écologiste… bien que l’on puisse être les deux », sourit Wilfried Thuiller, jeune – 32 ans – homme de conviction en parfaite adéquation avec ses recherches. Et ne vous fiez pas à son look estudiantin ni à sa modestie à fleur de peau… ils cachent un spécialiste de la biodiversité reconnu par ses pairs européens. Installé depuis 2005 au Laboratoire d’écologie alpine (Leca)1 de Grenoble, le chercheur intervient sur une foule de projets internationaux : là pour analyser les déterminants environnementaux des invasions végétales, ici pour évaluer l’impact du changement climatique sur la biodiversité des Alpes ou encore la pertinence des réseaux des réserves naturelles européennes… Leur point commun ? Allier biologie et calculs. Wilfried s’en explique : « L’écologie n’est tout simplement plus possible sans statistiques, ni modélisations. Celles-ci nous permettent de dresser un état des lieux cohérent de la biodiversité, de proposer divers scénarios sur les horizons 2020, 2050 ou 2100… Tout en sachant qu’un modèle est faux par définition ! » N’empêche. Voici des données suffisamment précises et prospectives pour alimenter les rapports du groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (Giec) de l’Onu, dont la quatrième version publiée l’an passé dressait un diagnostic plutôt alarmant sur les conséquences du réchauffement climatique. Alors, pessimiste, notre écologue ? Là n’est pas sa « nature ». Au figuré comme au propre, celle qu’il aime arpenter et contempler... pour le seul plaisir des yeux.
« Jusqu’à mon entrée au Leca, je ne faisais jamais de terrain pour mes recherches, c’est-à-dire que j’appréhendais les phénomènes d’évolution des espèces par le seul prisme de mes écrans d’ordinateurs ! » Autrement dit via les « biomathématiques », découvertes dès ses premières années de « fac » à Lyon. Pourquoi cette discipline ? « Parce que je ne parvenais pas à trancher entre la biologie et les maths, et que j’ai été sélectionné pour ce cursus. » Mais l’idée d’« entrer en recherche » ne s’impose qu’en 2001, lorsqu’une annonce en ligne le mue en thésard au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE), à Montpellier, sous la direction de Sandra Lavorel. « Je suis arrivé pour le lancement du gros projet européen Ateam, le premier du genre à étudier la biodiversité sur une large échelle et impliquant une quinzaine d’équipes internationales. » À Wilfried de passer à la moulinette de la modélisation quelque 3 500 espèces européennes – animales et végétales – suivant les quatre scénarios socio-économiques plus ou moins polluants que propose le Giec. Objectif : estimer l’aptitude des espèces à rejoindre ou pas leur nouvel habitat potentiel. Résultat : le scénario le plus sombre menacerait près de 58 % des espèces natives tandis que dans le meilleur des cas, « seulement » 37 % seraient en danger. Ajoutez à cela l’arrivée de variétés « exotiques », et « le risque d’une homogénéisation du vivant n’est pas loin ». Le sujet lui tient à cœur. À tel point qu’il part le sonder en Afrique du Sud, le temps de son postdoc. « Ce paradis de la biodiversité est menacé de perdre son identité à cause de végétaux et animaux venus notamment du Bassin méditerranéen, de Californie et d’Australie. »
Retour en France en 2005, pour intégrer le CNRS au Leca. Ce natif d’un petit village de la région lyonnaise se concentre désormais sur le système alpin, « terrain idéal pour observer en quasi-direct l’impact des gradients de température sur l’ensemble de la végétation. Il suffit d’une hausse de 2 °C pour que les arbres migrent de plus de 100 mètres en altitude… s’ils le peuvent. » On a désormais une chance de le croiser sur les sentiers de montagne : il lui faut bien « nourrir » ses modèles devenus très gourmands en données de terrain. Destinées à quoi et à qui, toutes ces données ? Aux rapports et aux « publis », bien sûr, mais également aux conservatoires et parcs naturels, soucieux de connaître les zones en pleine mutation. Et ce n’est pas tout. Wilfried met un point d’honneur à informer – par le biais de conférences et d’articles de vulgarisation – ses concitoyens sur « l’importance et l’urgence de se mobiliser pour protéger notre environnement ». Quitte à passer aux yeux de ses collègues rigolards pour « l’Al Gore » du laboratoire.
Et on ne doute pas qu’il saura transmettre sa passion à sa petite fille de 11 mois.
Patricia Chairopoulos
1. Laboratoire CNRS / Université de Chambéry / Université Grenoble-I.
Wilfried Thuiller
Laboratoire d'écologie alpine (Leca), Grenoble
wilfried.thuiller@ujf-grenoble.fr