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Israël, les 60 ans d'un jeune État

expert

Alain Dieckhoff, directeur de recherche au Centre d'études et de recherches internationales (Ceri, CNRS / Sciences Po)


Le 14 mai 1948, David Ben Gourion1 proclamait la création d’un « État juif en terre d’Israël ». Aujourd’hui, après soixante ans d’une existence houleuse, quelle est la légitimité d’Israël sur un plan international ?
Alain Dieckhoff : Dans les années 1970, Israël n’entretenait de relations diplomatiques qu’avec les pays occidentaux et les Amériques. Aujourd’hui, il est reconnu au niveau mondial par 161 États. La dynamique de reconnaissance a été intense dans les années 1990. Près de 70 pays, dont la Chine, l’Inde ou la Turquie, ont noué des relations avec l’État hébreu.

À cette évolution s’ajoute un bémol. D’après une enquête de la BBC menée dans 27 pays, Israël serait le pays le moins bien considéré au monde. Il aurait la plus mauvaise influence dans les affaires internationales, juste devant l’Iran, les États-Unis et la Corée du Nord. Surprenant. Qu’en pensez-vous ?
A.D.
: Cette enquête indique une incompréhension croissante face à un conflit qui s’éternise. Le non-règlement du contentieux politique avec les Palestiniens, l’échec d’Oslo 2, la deuxième Intifada 3 pèsent lourdement sur l’image d’Israël dans l’opinion publique. Cette enquête souligne aussi combien l’État est appréhendé à travers le prisme du conflit, ce qui est, en partie, réducteur. Pour saisir les dynamiques à l’œuvre, il faut prendre en compte le pays dans toutes ses dimensions (politique, économique, sociale, culturelle). Cette approche plus sereine sera à l’évidence facilitée par la concrétisation rapide d’une solution passant par la création, aux côtés d’Israël, d’un État palestinien viable.

Êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste quant à une issue imminente du conflit israélo-palestinien ?
A.D.
: Aujourd’hui, une majorité d’Israéliens pensent qu’il faut arriver à un compromis avec les Palestiniens. Depuis les années 1990, on a pu noter une véritable évolution (création d’une Autorité palestinienne en 1994) et des avancées, chaotiques, dans le processus de paix. Toutefois, le règlement rapide du conflit n’est pas d’actualité. Il n’est pas aisé de réaliser le partage d’une même terre que deux peuples revendiquent comme leur. Pour atteindre cet objectif, il faudrait des acteurs et une conjoncture politiques propices. Malgré les difficultés actuelles, restons optimistes, les moments exceptionnels existent, même s’ils sont rares. Prenez par exemple la signature du traité de paix entre l’Égypte et Israël en 1979.

Israël est souvent vu à travers les conflits armés avec ses voisins. Pourtant, la plupart des observateurs israéliens juge que ce sont les fractures sociales qui fragilisent le plus le pays 4. Qu’en est-il réellement ?
A.D.
: Israël est une petite société de 7 millions d’habitants, mais d’une grande complexité ! Il existe en effet des clivages ethniques et religieux importants entre les différents groupes juifs (ashkénazes/sépharades, laïcs/religieux…). La division majeure sépare toutefois la majorité juive de la minorité arabe, soit 20 % de la population. Pour les Juifs, Israël doit être l’espace d’une citoyenneté partagée tout en étant lié à une identité collective juive. Pour les Arabes, l’État devrait être uniquement celui des citoyens israéliens. Conciliation impossible. « Normaliser » cet État signifierait inévitablement distendre les liens avec les Juifs des autres pays, ce que la majorité juive en Israël ne peut accepter. Aujourd’hui, 94 % considèrent toujours qu’ils ne forment qu’un seul peuple avec les Juifs de la diaspora. Seule solution : faire cohabiter les deux logiques en réduisant autant que possible les contradictions.

Conflits extérieurs non résolus, divergences internes, quel avenir pour Israël ?
A.D. : Israël doit être prêt à relever deux défis majeurs. Le premier consiste à obtenir la reconnaissance politique et l’acceptation totale de ses voisins, objectif ultime du sionisme depuis l’origine. Quant au second, il s’agira de mener à terme son projet national en créant un lien fédérateur entre tous les citoyens. Tant que le premier défi ne sera pas relevé, la question de l’identité nationale demeurera en suspens. Là encore, le règlement juste et durable du conflit israélo-palestinien est la clé.

Propos recueillis par Géraldine Véron

>> À lire
L’État d’Israël, Alain Dieckhoff (dir.), éd. Fayard, 591 p., mars 2008

Notes :

1. Premier chef du gouvernement de l'État d'Israël (1948-1953 ; 1955-1963), l'un des fondateurs du Parti travailliste.
2. Déclaration de Principes, dite « Accords d'Oslo », signée à Washington le 13 sept. 1993 par le Premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, et le chef de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), Yasser Arafat. Elle précise le cadre général des négociations et pose les bases d'un régime d'autonomie palestinienne en Cisjordanie et à Gaza.
3. Le soulèvement éclate le 28 sept. 2000, en réaction à la visite d'Ariel Sharon, chef du Likoud, sur l'esplanade des Mosquées à Jérusalem. Cette visite provoque une explosion de colère parmi les Palestiniens, excédés par la stagnation du processus de paix, la poursuite de l'occupation israélienne et l'expansion des colonies.
4. Courrier International, janv. 2008.

Contact

Alain Dieckhoff
Centre d'études et de recherches internationales (Ceri), Paris
dieckhoff@ceri-sciences-po.org


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