
© J.-F. Dars/CNRS Photothèque
Au lycée, elle aimait les cartes et les atlas. Mais quand elle s’inscrit à l’université en première année d’histoire-géographie, elle vibre surtout pour la musique classique et la flûte traversière. «
Je pensais devenir flûtiste professionnelle », explique Cécile Tannier, petit bout de femme de 34 ans, chercheuse au laboratoire « Théoriser et modéliser pour aménager »
1 (Théma), à Besançon. «
À l’époque, je ne me doutais pas que la géographie permettait d’appliquer des sciences dites “dures” à des sujets très humains. » C’est cette alchimie qui va la séduire. Le coup de foudre a lieu en deuxième année de fac, grâce à un job d’étudiante, un CDI à mi-temps dans un laboratoire spécialisé dans l’aménagement des territoires qui prendra plus tard le nom de Théma. Une révélation. Elle découvre des chercheurs qui «
se passionnent pour leur sujet » et les voit utiliser « des statistiques et des méthodes d’analyse d’image », elle qui en avait toujours un peu pincé pour les mathématiques. Conquise par la géographie qu’elle voit sous un angle tout nouveau, elle laisse tomber la musique et sa flûte, trop exigeante, qui lui demande des heures de labeur pour un résultat qui ne la satisfait jamais assez. Les diplômes s’enchaînent logiquement jusqu’à sa thèse, où elle modélise la localisation des commerces dans les grandes villes, étude qu’elle étend ensuite aux bâtiments résidentiels, lieux de stationnement, etc. Un diagnostic posé sur sa ville, Besançon, dont un quartier se trouve privé d’enseignes de moyenne surface depuis plusieurs années, contribue d’ailleurs à l’implantation en 2005 d’un commerce de type discount.
Entre-temps, celle qui « rêvait de faire partie du CNRS » y est entrée, en 2002, et s’est orientée vers un second axe de recherche : l’étude de la forme des villes. «
Par exemple, sont-elles très compactes ? Ou plutôt en forme de “doigts de gants” ? » Devant l’incompréhension que sa formulation suscite, un grand sourire vient illuminer son visage sérieux : «
Attendez, je vais vous montrer ! » Elle sort un plan de Copenhague sur lequel le dessin d’une main épouse les contours de la cité : une « paume » sur le centre, très dense, entourée de longs « doigts » en périphérie. «
Vous voyez, la forme de la ville – et donc la façon dont sont localisées les activités – influe sur leur accessibilité pour les habitants », explique-t-elle. En effet, si vous habitez dans l’un des « doigts » et que vous y trouvez vos commerces et vos petits espaces verts locaux, inutile d’aller créer des bouchons en allant vers le centre-ville. Sauf pour vous rendre dans un autre « doigt ». «
Ce modèle semble donc une bonne solution pour l’avenir », reprend la jeune chercheuse, récompensée en 2006 de la médaille de bronze du CNRS pour l’ensemble de ses travaux. «
N’oublions pas que l’un des enjeux des villes de demain sera de limiter les déplacements en voiture, et donc la pollution qu’ils occasionnent, tout en agrandissant ces mêmes villes, pour satisfaire la demande de logements urbains, toujours plus forte. » Et cela en conservant un accès à tout pour tous. Un défi de taille ! La jeune femme s’y est donc attelée à coup de fractals, ces objets géométriques au contour morcelé de détails qui se répètent à des échelles de plus en plus petites. L’idée : morceler de cette façon les contours de la cité, créer quantité d’anfractuosités où caser commerces et espaces verts dont chacun a besoin près de chez lui. Et ainsi rendre la limite ville/campagne de plus en plus découpée. «
Ces principes ne sont pas neufs, rappelle-t-elle, mais aujourd’hui nous avons des outils pour les mettre en pratique », se réjouit-elle en évoquant un simulateur informatique dont elle vient d’écrire les règles mathématiques. L’outil, qui sera achevé dans quelques mois, a déjà éveillé l’intérêt des communes de Besançon et de Brest et du ministère de l’Équipement. Modeste, la jeune chercheuse n’en dira pas plus. Elle aurait pourtant pu se vanter d’avoir cloué le bec à l’humoriste Alphonse Allais, qui préconisait de «
construire les villes à la campagne » !
Charline Zeitoun
>> Les « Talents » du CNRS www.cnrs.fr/fr/science-direct/talents.htm