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Biologie végétale

Baignade mortelle

Au cœur des forêts tropicales du Sud-Est asiatique, les plantes carnivores du genre Nepenthes ont élaboré un piège machiavélique : leurs feuilles forment un vase à l’entrée duquel est sécrété un nectar appétissant. Pour le déguster, les insectes se penchent, mettent une patte sur la surface cireuse du vase, glissent et finalement se noient dans le liquide digestif qu’il contient en son fond. Jusqu’à présent, on pensait que cette surface glissante était la clé de la capture, tandis que le liquide ne jouait qu’un rôle passif. En réalité, c’est tout le contraire ! Le fluide, à la fois visqueux et élastique, est bien plus décisif que les parois cireuses du vase. Un mécanisme-clé, que Yoël Forterre, de l’Institut universitaire des systèmes thermiques industriels (Iusti) 1, à Marseille, et Laurence Gaume, du laboratoire « Botanique et bioinformatique de l’architecture des plantes » (Amap) 2, à Montpellier, sont parvenus à décrypter en combinant des expériences de capture d’insectes suivies par caméra rapide et des mesures de mécanique des fluides.

mouche

© L. Gaume-Vial, Y. Forterre /CNRS

Au bord de la plante carnivore Nepenthes rafflesiana, se tient une mouche dans une position périlleuse (Brunei, Bornéo). Le liquide digestif est contenu à l'intérieur de la feuille.



Ils ont d’abord remarqué que si les insectes parviennent facilement à s’extraire d’un liquide comme l’eau, le fluide digestif de Nepenthes, lui, leur est toujours fatal. En cause, « sa structure viscoélastique : à la fois gluant et élastique, il produit, comme la salive ou le blanc d’œuf, des filaments qui engluent l’insecte, ne lui laissant aucune chance et ce, même quand le fluide est dilué à plus de 90 % par la pluie », explique Laurence Gaume : « Et plus ils se débattent, plus ils sont piégés, un peu comme dans des sables mouvants. » Aucune chance ? Pas tout à fait. Les chercheurs ont calculé qu’en théorie, un insecte pouvait survivre s’il se mouvait lentement, laissant aux filaments le temps de se relâcher. C’est peut-être la stratégie utilisée par une petite araignée crabe inféodée aux Nepenthes, qui parvient à pénétrer dans le liquide, et surtout à s’en échapper, avec en prime des proies qu’elle a subtilisées à la plante. La nature polymérique de ce fluide et la quantité dans laquelle il est produit font de ce dispositif un exemple unique dans le monde végétal et suggèrent de nouvelles pistes pour l’élaboration de pesticides. On estime en effet que la moitié des pesticides vaporisés sur les cultures est perdue à cause du rebond des gouttes. Celui-ci n’existerait plus, et les sols seraient moins pollués, si on était capable, comme Nepenthes, d’élaborer un fluide viscoélastique. Avis aux agronomes…

Coralie Hancok

Notes :

1. Institut CNRS / Universités Aix-Marseille-I et II.
2. Laboratoire CNRS / Inra / Cirad / IRD / Université Montpellier-II.

Contact

Yoël Forterre
Institut universitaire des systèmes thermiques industriels (Iusti), Marseille
yoel.forterre@polytech.univ-mrs.fr
Laurence Gaume
Laboratoire « Botanique et bio-informatique de l'architecture des plantes » (Amap), Montpellier
laurence.gaume@cirad.fr


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