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Expédition "ultima patagonia"

L'île du bout du monde

Menée par un chercheur du CNRS, une équipe de spéléologues explore en ce moment la surface et les grottes d'une île patagonienne. C'est un des lieux les plus reculés du monde, riche de découvertes, notamment en géologie. Pour leur troisième expédition là-bas, ces scientifiques veulent étudier l'étonnant paysage façonné par la pluie, chercher les traces archéologiques d'une ancienne peuplade, et résoudre un mystère d'ossements de baleine…

glacier

© Photos : centre-terre.fr

Les montagnes de Madre de Dios, sous un ciel brumeux, habituel sur l'île.



Madre de Dios, au Sud du Chili, en Patagonie. Une des terres les plus belles et les plus hostiles de la planète, perpétuellement noyée sous des pluies diluviennes et balayée par le vent. Une île inhabitée, vierge de toute exploration scientifique avant que l’équipe de Richard Maire, directeur de recherche au laboratoire « Aménagement, développement,
vent

© Photos : centre-terre.fr

Mesure du vent. En altitude, il atteint facilement 150 km/h et décourage la pousse de toute végétation.


environnement, santé et sociétés » (Ades)1, n’y pose le pied il y a plus de dix ans. Ce karstologue2 fut alors fasciné par les paysages de puits et de crevasses façonnés par le ruissellement de l’eau dans ces montagnes de calcaire. Il avait juré de revenir au « pays des naufrages », affronter les 50es hurlants à bord d’un chalutier, avec plus d’hommes et de matériel, pour explorer l’île et ses milliers de grottes souterraines labyrinthiques. Il tint parole. Organisées par l’association Centre Terre3, les deux expéditions « Ultima Patagonia », dont il fut responsable scientifique en 2000 et en 2006, furent si étonnantes qu’il fallait retourner poursuivre l’exploration de l’île du bout du monde…

puit

© Photos : centre-terre.fr

Descente dans un gouffre de 130 mètres de profondeur.



Ils sont donc en ce moment une trentaine de spéléologues, géologues, karstologues, biologistes, etc., de France surtout, mais aussi du Chili, d’Espagne, du Canada et d’Australie, autour de Richard Maire, sur Madre de Dios. Premier objectif : poursuivre l’étude de la formation de son étrange paysage. « La dissolution des paysages calcaires est un phénomène courant en géologie, mais ici elle atteint des records uniques au monde !, s’enthousiasme le chercheur. En 400 averses par an environ, il tombe 7 à 8 mètres d’eau ! Et, depuis la fin de la dernière glaciation, il y a environ dix mille ans, ce sont 1,5 à 2 mètres de roches qui ont littéralement “fondu” à la surface de l’île. C’est cinq fois plus que dans les Alpes ou les Pyrénées ! ».
roche poli

© Photos : centre-terre.fr

Mouillée par la pluie, la roche calcaire prend l'aspect d'un « glacier de marbre ».


Ce nouveau patrimoine, en plus de son esthétique remarquable, offre donc aux géomorphologues4 un modèle d’étude accéléré. « Afin d’estimer la vitesse de dissolution, nous avons installé des stations météo de mesure du débit de l’eau, de la température, de la force du vent, etc. », précise Richard Maire. L’eau creuse aussi les entrailles de l’île. « Elle part dans des souterrains dont la plupart sont encore inexplorés », commente le chercheur. Or les gouffres, milieu retiré à l’abri des éléments extérieurs, regorgent souvent de fabuleuses découvertes. Passionné de spéléologie, Richard Maire et ses acolytes en tenues hautement imperméables disparaissent donc régulièrement dans des crevasses vertigineuses à l’affût d’une nouvelle trouvaille.

peinture rupestre

© Photos : centre-terre.fr

Près de 50 peintures rupestres tracées par les Alakalufs, seul peuple ayant habité l'île, ont été découvertes dans la grotte du Pacifique.


Dans la partie sud de l’île, dans la grotte du Pacifique, les expéditions précédentes avaient déjà livré de véritables trésors : des peintures sur les parois rocheuses, tracées à l’ocre et au charbon de bois, dont la datation au carbone 14 est en cours, et un crâne et des ossements humains d’environ 4 000 ans. « Ils appartiennent aux Alakalufs, seul peuple ayant vécu dans ces espaces si inhospitaliers, explique Richard Maire au sujet de ce groupe aujourd’hui quasiment disparu. Ils ont occupé l’île durant les derniers millénaires, jusque dans les années 1940, vivant de chasse et de collecte de coquillages, dans des cabanes ou des grottes, se déplaçant dans des canots d’écorce. » La quête de nouveaux indices pour mieux comprendre le mode de vie des Alakalufs se poursuit. L’étude de la biodiversité également, avec à la clé peut-être, la découverte de nouvelles espèces.

coquillages

© Photos : centre-terre.fr

Ces coquillages, qui jonchent le sol de la grotte, sont sans doute les restes de milliers d'années de repas pris ici par les Alakalufs.



Mais cette année, l’objectif numéro un de l’expédition dort dans la grotte de la Baleine. « En 2006, nous y avons trouvé les os de six baleines, commente Richard Maire. Elles ont pu s’y échouer, même si l’entrée de la grotte se trouve actuellement 6 mètres au-dessus du niveau de la mer, car nous savons que l’île était plus basse il y a dix mille ans environ. » En effet, l’île a été allégée par la fonte de ses glaciers ; de cette remontée, le pourtour a ainsi gardé d’énormes encoches, traces des anciens niveaux marins. Hic : les gigantesques ossements ne datent que de quelques millénaires…

baleine

© Photos : centre-terre.fr

Étude d'une vertèbre de baleine de plusieurs milliers d'années. Sa présence avec des dizaines d'autres dans une grotte située 6 mètres au-dessus du niveau de la mer reste un mystère.



Le soulèvement de l’île est-il en réalité plus récent ? Les baleines se sont-elles échouées à la suite d’un raz de marée ? En essayant de résoudre ce mystère, « Ultima Patagonia 2008 » continue son étude de l’île, vaste laboratoire prometteur pour de nombreuses disciplines.

Charline Zeitoun

La mission en direct !

Pour suivre les dernières découvertes d’« Ultima Patagonia 2008 » qui s’achève le 7 mars, connectez-vous sur : www.centre-terre.fr.

Un film, Le mystère de la baleine, sera tourné par Luc-Henri Fage, spéléologue et réalisateur.

Notes :

1. Laboratoire CNRS / Universités Bordeaux-II et III.
2. Karstologue : scientifique qui étudie le karst, paysage façonné dans des roches solubles comme le calcaire, le marbre, et la craie, en surface comme dans les cavités souterraines.
3. Centre Terre, association « loi 1901 », est composée de spéléologues amateurs qui participent à leurs frais aux expéditions « Ultima Patagonia ».
4. La géomorphologie est un domaine de la géologie centré sur l'étude de la formation des paysages naturels.

Contact

>Richard Maire
« Aménagement, développement, environnement, santé et sociétés » (Ades), Pessac
rmaire@ades.cnrs.fr


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