
© H. Raguet/CNRS Photothèque
« Ce fut vraiment une jolie surprise… » Malgré son œil avisé et son regard d’une rare acuité, Monique Combescure ne l’avait pas vu venir, en fin d’année dernière. Quoi donc ? Le prix Irène Joliot-Curie 2007, qui l’a tout simplement consacrée « Femme scientifique de l’année ».
« Pour moi, ce prix valorise toutes les femmes de la recherche, nous confie quelques semaines plus tard la physicienne et directrice de recherche au CNRS. Et que le jury ait choisi une matière “dure” devrait encourager mes congénères à y mener carrière… sans être arrivistes, mais pour aller au bout de ce qui leur tient à cœur. »
Installée depuis cinq ans à l’Institut de physique nucléaire de Lyon (INPL)
1 après avoir longtemps travaillé sur le campus d’Orsay, l’énergique chercheuse nous parle avec une passion contenue de sa matière fétiche : la physique théorique. Reconnus par ses pairs, ses travaux portent sur les problèmes quantiques. À savoir :
« Faire des prédictions sur l’évolution de systèmes physiques impliquant des particules situées à l’intérieur de l’atome (quark, neutrino, lepton, etc.), explique-t-elle, à la fois modeste et gourmande.
Ces particules peuvent être aussi le support d’une information dite quantique, qui pourrait devenir la base d’un nouveau type d’ordinateurs. »
Passion également lorsqu’elle évoque les mathématiques, les lettres, l’orgue… On l’aura compris, Monique Combescure, 57 ans, n’est pas femme à s’encombrer de limites. D’ailleurs, à ses débuts, cette aînée d’une fratrie de six garçons voulait consacrer sa vie au piano…
« mais ma mère m’a découragée pour des raisons professionnelles ». Prête pour la filière littéraire, la voici qui opte in fine pour la physique. Par esprit de contradiction et pour répondre à
« cette interrogation quasi viscérale que j’avais sur la matière depuis mon plus jeune âge. La beauté et la nature d’une flamme de bougie me fascinaient et m’interpellaient déjà ». En « prépa » à Grenoble puis à l’École normale supérieure de jeunes filles de Paris, en 1971, elle « oscille » entre la physique expérimentale et les mathématiques. Jusqu’à ce que son âme de pionnière la pousse vers la recherche… en physique quantique, révélée par les cours « impressionnants » de Claude Cohen-Tannoudji, qui sera Prix Nobel de physique en 1997.
Une autre révélation : celle de Mai 68, dont la trace se retrouvera tout au long de sa carrière, en tant que syndicaliste. On la croise encore aujourd’hui dans nombre d’instances CNRS, forte de la conviction de préserver une recherche fondamentale. Dès 1972, la jeune chercheuse s’empare avec Jean Ginibre, son directeur de thèse en physique théorique à Orsay, des problèmes à trois corps, c’est-à-dire de la manière dont trois particules quantiques interagissent et évoluent dans le temps, et plus particulièrement de la théorie de la diffusion. Celle-ci porte sur le déplacement de chacune des particules en fonction de l’influence des deux autres, ainsi que sur le passage où leur mouvement devient totalement libre de celui des autres.
« À l’époque, ce domaine dormait un petit peu. Les équations à trois corps étaient déjà utilisées en physique nucléaire, mais nous voulions les formaliser de manière plus simple. » En 1974, elle intègre le CNRS sans quitter son laboratoire. Et publie dans la foulée l’article pionnier sur l’approche physique mathématique de la théorie de diffusion. Le « papier » signe le début d’une fructueuse collaboration avec les mathématiciens… en dépit de leur volonté
« un peu effrayante, de vouloir tout expliquer par les équations ». Nullement fâchée, la physicienne s’évertue dès 1988 à rapprocher les deux disciplines. Treize ans plus tard, cette collaboration prend la forme d’un groupement de recherches européen (GDRE) « Mathématique et physique quantique ».
Mission accomplie ? Oui, mais non sans obstacles dans ce monde très masculin. Jonglant avec son mari pour la garde de leurs quatre enfants, il lui aura fallu espacer congrès et publications à un âge où l’on devient directeur de recherche.
« C’était surtout une question d’autocensure, je ne me jugeais pas assez performante. Je la sens encore très présente dans les nouvelles générations. » D’où sa présence dans des colloques portant sur la disparité homme/femme en physique, et son énergie à convaincre les lycéen(ne)s de l’attrait des sciences. Il lui en reste encore pour se consacrer à l’orgue et à ses recherches théologico-musicologiques sur les chorals du Petit livre d’orgue de Jean-Sébastien Bach. En quête de la beauté du monde, toujours…
Patricia Chairopoulos