

© D'après C. Fillieule/France 5
Début 2008, France 2 et France 5 diffuseront respectivement deux docu-fictions et quatre documentaires 2 sur la Résistance en France durant la Seconde Guerre mondiale. Vous êtes intervenu dans leur réalisation comme conseiller, afin de veiller à l’exactitude historique du scénario. Quelle a été votre démarche ?
Jacques Sémelin : Je me suis efforcé, avec l’historien Pierre Laborie, également conseiller, de faire valoir les nouvelles approches développées par les historiens de la Résistance depuis les années 1990. Il s’agissait de montrer que celle-ci ne se réduit pas à la lutte armée d’une poignée de héros (De Gaulle, Jean Moulin, Lucie Aubrac…) ou d’une « armée de l’ombre » organisée. Mais qu’elle est un phénomène beaucoup plus complexe concernant l’ensemble de la société civile.
Justement, quelle attitude les Français ont-ils adoptée durant l’Occupation ?
J.S. : Entre le mythe gaulliste d’une France se soulevant comme un seul homme contre l’occupant, et celui d’une France « collabo », tel qu’on le voit dans le documentaire de Marcel Ophüls Le Chagrin et la pitié (1971), charge à nous, historiens, de restituer une vision plus nuancée. Et de rappeler d’abord que l’opinion publique a évolué tout au long du conflit : de sa foi en Pétain, le « vainqueur de Verdun », au rejet de la collaboration incarnée par Pierre Laval – qui appelait la victoire de l’Allemagne –, de l’émotion suscitée par les grandes rafles des Juifs en 1942 au refus du Service du travail obligatoire (STO) instauré en 1943. La Résistance, qu’elle soit civile ou armée, ne s’est pas construite en un jour !
L’image de la résistance « en armes » est-elle l’arbre qui cache la forêt ?
J.S. : Oui, en partie. À cet égard, les thèmes des docu-fictions sont importants : si le premier est consacré à la résistance politico-militaire – celle d’une minorité qui prit les armes contre l’occupant –, le second relate plusieurs opérations de « sauvetage » des Juifs en France, qui ont ainsi pu échapper à la déportation. Or ces différentes formes de résistance n’auraient pu exister sans la complicité, active ou passive, des populations alentour. Elles ont, par exemple, ravitaillé les maquis ou protégé de leur silence ceux que l’on nomme aujourd’hui les « Justes ».
Vous êtes l’un des premiers à avoir parlé de « résistance civile »… De quoi s’agit-il ?
J.S. : Cette notion désigne, d’abord, un état d’esprit de résistance au quotidien, au sein d’une société occupée par une puissance étrangère. C’est ce qu’on appelle la « résistance des anonymes », faite de milliers de petits actes d’opposition. Sous l’Occupation allemande, on écoute la BBC, on lit la presse clandestine, on travaille au ralenti, on refuse d’exécuter les ordres de l’occupant ou de ses collaborateurs, etc. La résistance civile peut prendre forme dans des modes d’action non armée politiques, juridiques, culturels, sociaux ou économiques. Ainsi, en France, elle s’exprime lors de manifestations publiques (à Paris, le 11 novembre 1940), de grèves ouvrières (mineurs du Pas-de-Calais en 1941 et 1943) ou de « manifestations de ménagères » contre la pénurie alimentaire.
Le « sauvetage » des Juifs en Europe ne demeure-t-il pas méconnu ?
J.S. : Je dirais qu’il reste peu étudié. Il est pourtant un constat frappant : d’un pays à l’autre, les pourcentages de Juifs ayant échappé à la mort sont très disparates : 75 % en France (soit 270 000), 16 % aux Pays-Bas, quelques « pour cent » en Pologne. Ces disparités s’expliquent par une série de facteurs : le nombre de Juifs dans le pays et leur degré d’intégration, la nature des rapports entre occupants et occupés, l’antisémitisme, la géographie… mais aussi parfois les actions de sauvetage menées par des individus, des associations, etc. En France, des associations juives (le Comité Amelot ou l’OSE 3) et protestantes (la Cimade), qui apportent dès 1940 une aide médico-sociale aux Juifs de l’Est, tentent ensuite de les soustraire à la déportation (les enfants en premier lieu). La rafle du « Vél d’Hiv » en 1942, puis les rafles en zone Sud, suscitent la protestation publique d’évêques, tel Mgr Saliège, et la mobilisation de réseaux chrétiens pour protéger les Juifs.
Cette résistance civile a-t-elle été « efficace » ?
J.S. : D’une efficacité relative, malheureusement. Environ 75 000 Juifs ne sont jamais revenus de déportation. Néanmoins, outre la survie de personnes pourchassées, elle a été, dans tous ces petits gestes (contrefaire des cartes d’identité, cacher un soldat, prévenir ses voisins d’une rafle…), une manière concrète pour les civils de défendre des valeurs morales et politiques menacées, et de refuser la fatalité de l’Occupation.
Propos recueillis par Stéphanie Arc
1. Il est l'auteur de Sans armes face à Hitler, éd. Payot, coll. « Petite bibliothèque », 1998.
2. Écrits par C. Nick et A. Bampfield, réalisés par F. Olivier, coprod. Les films de la Croisade, Yami 2, France Télévisions et CNRS Images pour les documentaires.
3. Œuvre de secours aux enfants.
Jacques Sémelin
Centre d'études et de recherches internationales (Ceri), Paris
semelin@ceri-sciences-po.org