
© S. Rostain
Champs surélevés en Guyane. Ce type de culture était intensivement et extensivement utilisé entre 650 et 1200 de notre ère par les Amérindiens avant l'arrivée des Européens.
Le CNRS souhaitait s’implanter durablement en Guyane. Le programme Amazonie, qui s’est donné pour colonne vertébrale l’étude de la biodiversité, lui en a donné l’occasion. Et en trois ans, les résultats scientifiques sont impressionnants : quelque 200 articles publiés dans des revues de niveau international (dont six dans Nature) et nombre de projets ont reçu le soutien de l’Agence nationale de la recherche. Les travaux couvrent de très nombreux domaines, des sciences de la vie à celles de l’ingénieur, en passant par les sciences humaines et sociales. Ils s’appuient également sur la mise en place d’un lieu spécifique d’étude de la canopée : le Copas (Canopy Operating Permanent Access System), installé à la station des Nouragues. Unique en son genre par sa taille, il permet aux chercheurs d’accéder au sommet des arbres grâce à trois pylônes de 45 mètres de haut, formant un triangle équilatéral de 180 mètres de côté.
Parmi les résultats les plus significatifs du programme, les travaux sur la mécanique des bois : en analysant la structure chimique et physique des troncs, on est parvenu à mieux comprendre comment certains arbres d’à peine un mètre de diamètre, aux racines peu profondes, parviennent à s’élever à 50 mètres au-dessus du sol ! Autre exemple de recherche plus appliquée : les résultats récents sur la tisane de quassia. Ce remède antipaludéen traditionnel a montré une activité dix fois supérieure à celle de la chloroquine, premier médicament utilisé contre le paludisme. Des études ont donc été lancées pour tester la molécule active du quassia et évaluer son potentiel comme candidat médicament.
Le programme Amazonie voulait aussi étudier l’histoire des systèmes amazoniens depuis les temps les plus reculés. «
L’Amazonie n’a jamais connu ces remises à zéro de la biodiversité qu’entraîne ailleurs l’apparition des périodes glaciaires, explique Alain Pavé, le directeur de ce programme.
La forêt d’aujourd’hui présente sensiblement le même profil qu’il y a plusieurs milliers d’années. » Pour affiner notre connaissance de cette histoire, dont les grandes lignes avaient été tracées par un programme antérieur, les scientifiques vont utiliser la « signature chimique des bois ». Les arbres tropicaux produisent en effet des cires, caractéristiques de chaque essence, qui protègent leurs feuilles de l’humidité et des brûlures du soleil. Des milliers d’années après la décomposition de l’arbre, on retrouve leurs traces dans les sédiments où elles se conservent plus longtemps que les pollens. En rassemblant les réflexions sur les différents niveaux d’organisation du vivant (chimique, génétique, populations et grandes communautés végétales et animales…), en les croisant avec les dimensions historiques et spatiales, le programme va contribuer ainsi à l’émergence d’une synthèse des théories de la biodiversité.
Après une première phase riche d’enseignements, le programme entre, aujourd’hui, dans une deuxième phase (2008-2011). Son nouvel objectif : construire une histoire commune du milieu naturel et des sociétés amazoniennes qui y vivent. «
Nous aimerions, espère Alain Pavé,
mobiliser les spécialistes de sciences humaines et sociales pour savoir comment les différents groupes sociaux qui composent la population guyanaise (Amérindiens, Noirs Marrons, Créoles, Métropolitains…) perçoivent leur environnement. »
Les études archéologiques ont déjà montré qu’une population importante, estimée à près de 100 000 personnes (soit du même ordre de grandeur qu’actuellement), occupait la bande côtière de la Guyane à la période précolombienne. Un chiffre corrélé au nombre impressionnant de « champs surélevés » récemment mis au jour. Et les chercheurs aimeraient savoir à quel événement naturel est dû l’abandon de ces espaces occupés entre 600 et 1200 de notre ère. Des travaux comparables vont se poursuivre en forêt. «
Il n’est pas question de mettre l’Amazonie sous cloche, annonce Alain Pavé.
Mais d’imaginer une gestion future intelligente qui prenne en compte à la fois l’évolution du climat, la préservation de la biodiversité, et l’inéluctable anthropisation du milieu. »
Autre originalité du programme : le développement à grande échelle de moyens automatiques de mesure, notamment dans la canopée. Il s’agit de doubler l’exploration humaine avec un système d’acquisition de données en continu : capteurs interactifs, fixes ou mobiles, destinés à mesurer les échanges forêt-atmosphère, caméras d’observation, robots échantillonneurs télécommandés… «
J’espère que d’ici à deux ou trois ans, sur notre site web, tout un chacun pourra observer en léger différé le sommet de la canopée de Nouragues. » Une question de communication mais aussi d’efficacité. «
Qui sait ? Un spectateur plus avisé que les autres découvrira peut-être un élément essentiel qui nous aurait échappé… » Bref, les sciences guyanaises n’ont pas fini de faire parler d’elles, et en 2011, le futur bilan s’annonce déjà fort prometteur.
Emmanuel Thévenon