
© M. Roux/CNRS Photothèque
« Tout a commencé lorsque j’ai rencontré Roland Portères, professeur d’ethnobotanique au Muséum national d’histoire naturelle, alors que j’étudiais la biologie, se souvient-elle. Il souhaitait ouvrir une section d’ethnozoologie dans son laboratoire, et moi, je m’intéressais aux animaux. » La naissance de son premier fils va mettre sa carrière sur des rails inattendus. Elle doit partir en Afrique pour commencer une thèse d’ethnologie mais c’est d’abord dans les Cévennes qu’elle atterrit pour un peu de repos. Elle y découvre la transhumance, ce long périple des bergers et de leurs troupeaux entre les pâturages des plaines et des montagnes. Une révélation ! Personne ne s’y est vraiment intéressé, et elle pressent toute la richesse et la complexité du lien qui se tisse entre l’homme, ses chiens et ses moutons. Durant dix années, elle va suivre les bergers, observer leurs pratiques, s’intéresser à l’évolution des races ovines, découvrir les médecines vétérinaires parallèles. « Ce n’était pas toujours de tout repos – il fallait souvent vivre comme eux dans des conditions difficiles – mais je faisais partie de la famille », raconte-t-elle.
Les recherches d’Anne-Marie Brisebarre prennent un second virage au milieu des années 1980. Lors d’une transhumance, elle apprend par un berger que plusieurs de ses bêtes seront vendues directement à des musulmans pour une de leurs fêtes. Curieuse, elle pousse ses investigations et découvre l’Aïd el Kébir, la plus grande fête des musulmans sunnites au cours de laquelle un mouton est sacrifié. « Je n’étais spécialiste ni de l’Islam, ni de la mort des animaux mais ce sujet d’étude s’est imposé à moi lorsque j’ai compris tout ce que cette fête entraînait socialement », explique la chercheuse. Pendant trois ans, elle visite les lieux de sacrifice en Île-de-France et tente d’appréhender ce rituel comme un fait social impliquant de très nombreux acteurs : les musulmans évidemment – immigrés et français –, mais aussi les communes, les éleveurs, les ministères concernés (Intérieur, Agriculture…) ainsi que les associations de protection des animaux.
Son expertise l’amène à diriger une recherche collective sur l’Aïd, puis à participer à un groupe de travail destiné à organiser ce sacrifice, qui n’est pas prévu dans la loi française et se fait jusqu’ici de manière clandestine. « Nous avons mis en place les sites dérogatoires de sacrifice autour des grandes villes qui permettaient, pour ce jour précis, d’organiser le rituel de manière satisfaisante pour tout le monde », explique-t-elle. Mais c’est compter sans les lobbys britanniques qui attaquent la France auprès de la Commission européenne, estimant que les animaux doivent être tués en abattoir (l’embargo contre la viande britannique – nous sommes en pleine crise de la vache folle – ne serait pas étranger à cette « contre-attaque »). Résultat : les sites dérogatoires sont interdits. « Aujourd’hui, les familles musulmanes françaises sont obligées de se fournir auprès des supermarchés en carcasses de moutons halal2, constate Anne-Marie Brisebarre. Carcasses qui proviennent la plupart du temps d’Angleterre car elles sont moins chères ! » La situation est d’autant plus aberrante que dans des pays comme l’Angleterre, la Belgique ou l’Allemagne, les autorités ferment les yeux sur la pratique du sacrifice. « Dans ces sociétés où existe un habitat communautaire, le rituel peut se faire de manière discrète », indique la chercheuse.
Cet échec n’a pourtant pas entamé sa détermination. Elle poursuit aujourd’hui ses investigations sur l’Aïd el Kébir, en particulier au Sénégal (où la fête s’appelle Tabaski), en Mauritanie et tout récemment en Algérie, « pour comprendre la relation entre l’homme et l’animal dans des pays où ce rituel est partie intégrante de la société ». Elle n’oublie pas non plus ses premières amours et encadre à l’EHESS plusieurs étudiants travaillant sur la transhumance. Et en infatigable passionnée de nature, elle participe en tant qu’expert au projet de classement des paysages culturels des Causses et Cévennes au patrimoine mondial de l’Unesco.
Fabrice Demarthon
1. Laboratoire CNRS / Collège de France / EHESS.
2. L'animal est égorgé conformément aux préceptes de l'Islam.
Anne-Marie Brisebarre
Laboratoire d'anthropologie sociale (LAS), Paris
brisebar@ehess.fr