En moyenne, nous avons constaté que les aînés des familles sahéliennes qui vivent dans les quartiers d'habitat social commettent plus souvent de délits que les autres. Et il est fondamental, si l'on veut faire évoluer la situation, de comprendre pourquoi », explique Hugues Lagrange, de l'Observatoire sociologique du changement
1 qui, avec son équipe
2, vient de publier ses résultats
3 de recherches. En 2003, le sociologue a en effet lancé une grande enquête dans les quartiers d'habitat social sur les « inconduites » des adolescents : de la mise en danger de soi, par la consommation de psychotropes ou le décrochage scolaire, aux violences envers autrui. Et il a suivi individuellement 4 500 élèves, soit l'intégralité des classes de 6
e des collèges de trois sites – Mantes-la-Jolie, Saint-Herblain et le XVIII
e arrondissement de Paris –, du point de vue de leurs résultats et de leur implication éventuelle dans des délits. Son but ? Mesurer les effets des origines socioprofessionnelles et culturelles, de la configuration familiale, et du contexte local sur les modes de vie de ces ados. Et comprendre pourquoi ils ont plus de risques d'être confrontés à ces difficultés que les autres.
Outre la confirmation du lien entre échec scolaire et délinquance, l'étude prend en compte l'impact de la différence des cultures. «
Je souhaitais d'autant plus le faire, souligne Hugues Lagrange,
que ces paramètres – origine ethnoculturelle, pays de naissance des parents, langue parlée au domicile ou fait d'être migrant – ne sont pas mentionnés dans les données du recensement. Or ce sont des informations essentielles. » Grâce à elles, Hugues Lagrange a en effet montré que l'origine culturelle tout autant que le milieu social peut contribuer à des contre-performances scolaires et à un excès d'implication relatif dans la délinquance. L'enfant malien est, certes, plus souvent fils d'ouvrier, voire d'ouvrier au chômage, que les autochtones. Mais ce n'est pas tout : si les élèves issus de l'immigration africaine ou maghrébine sont très impliqués dans ces problèmes, «
c'est en partie parce que certaines valeurs véhiculées dans leur famille se heurtent à celles du système français. Dans les familles patrilinéaires d'Afrique noire, par exemple, l'inégalité entre hommes et femmes est très forte, ce qui contraste avec la structure familiale européenne bilinéaire plus égalitaire ». Les enfants de ces familles se trouvent alors en porte-à-faux avec les exigences sociales et éducatives de leur pays d'accueil. Autre exemple, la polygamie engendre, dans le contexte français, des problèmes spécifiques dus notamment à l'absence fréquente du père et/ou aux conflits entre les mères. Mais l'étude montre que c'est surtout le fait d'appartenir à une grande fratrie et d'être le premier-né qui augmente le risque d'entrée dans la délinquance. «
En réalité, ce sont ces deux facteurs qui rendent compte de l'essentiel des différences d'implication dans la délinquance », conclut le chercheur.
Et voilà pourquoi les aînés des familles sahéliennes, souvent nombreuses, commettent en moyenne plus de délits que les autres. Il est certes plus difficile pour les parents de surveiller treize enfants que deux, sans compter l'effet de groupe qui incite les ados à mal agir. Mais dans ces familles, l'enfant le plus âgé est aussi traditionnellement responsable du clan et a pour rôle de protéger ses frères et sœurs. D'où, parfois, son recours aux poings.
Reste que, outre ces paramètres individuels (sexe, origine sociale ou culturelle, taille de la fratrie, etc.), le voisinage compte énormément… Autrement dit, un enfant, quel que soit son milieu, s'en sortira mieux s'il vit dans un quartier à population socialement mélangée, avec une proportion importante de professions intermédiaires. La lutte contre la délinquance et l'échec scolaire passe donc par la mixité sociale. «
Notre enquête établit que des mesures politiques simples pourraient s'avérer vraiment efficaces, dans le domaine scolaire en particulier. » Lesquelles ? Faciliter l'accès des mères à un emploi, même modeste : par un effet d'émulation, les enfants de ces quartiers dont les mamans travaillent réussissent mieux. Ou promouvoir la scolarisation dès l'âge de trois ans.
Stéphanie Arc