

Hélène Budzinski, responsable du groupe « Physico- et toxico-chimie de l'environnement » à l'Institut des sciences moléculaires (1)
Le bulletin de santé des cours d'eau est-il aussi alarmant ?
H.B. : Oui, malheureusement. Les fleuves et les rivières contiennent des millions de tonnes de polluants formés des rejets chimiques de nos industries, de notre agriculture et de nos activités quotidiennes. Ce qui signifie que l'on y trouve de tout : des solvants, des nitrates, des phosphates, des détergents, des produits cosmétiques, des PCB, notamment dans le Rhône, des nanoparticules de carbone qui pourraient jouer le rôle de surfaces absorbantes et de « pièges » pour d'autres contaminants… la liste comprend aussi des substances pharmaceutiques : paracétamol, ibuprofène, anticancéreux, anti-cholestérol, anti-inflammatoires, pilule contraceptive…
D'où vient cette pollution ?
H.B. : Nous prenons des médicaments qui passent dans nos urines, quand nous ne jetons pas des préparations périmées dans la cuvette des WC, sans oublier les eaux usées des hôpitaux et les antibiotiques administrés aux animaux d'élevage. Or, la réglementation sur le traitement des eaux n'a jamais pris en compte cette donnée. Les stations d'épuration, bien qu'elles se soient énormément améliorées sur le plan technique, n'ont donc pas été conçues pour éliminer la totalité des molécules pharmaceutiques. Ce qui explique que, même si l'aspirine y est dégradée à plus de 90 %, on en retrouve des traces dans les eaux usées remises en circulation, puis dans les cours d'eau. Certains composés comme la carbamazépine (un antiépileptique) ou le diclofénac (un anti-inflammatoire), eux, ne se dégradent quasiment pas.
A-t-on une idée des conséquences de cette pollution sur l'environnement et la santé humaine ?
H.B. : Nos connaissances sur ces polluants émergents sont encore lacunaires. Nous sommes donc aujourd'hui dans l'impossibilité d'établir un lien direct entre telle classe de molécules pharmaceutiques et tel problème précis de santé. Il n'en reste pas moins que nous voyons apparaître, dans de nombreux cours d'eau français, des phénomènes de féminisation des mâles chez certaines espèces de poissons (truite arc-en-ciel, gardon…), de gastéropodes, de grenouilles…, ainsi que des phénomènes d'immunotoxicité qui se traduisent par une diminution de l'efficacité du système immunitaire entraînant une sensibilité accrue aux agents infectieux.
Comment lutter contre ce nouveau fléau ?
H.B. : Il faudrait moderniser les stations d'épuration. Pour autant, je ne pense pas que l'amélioration des procédés de dépollution suffise à tout résoudre. Le mieux serait de traiter le problème à la source, c'est-à-dire consommer moins de médicaments inutiles.
Et l'eau du robinet ? Faut-il continuer à la boire sans crainte ?
H.B. : On cible efficacement les polluants prioritaires (pesticides, hydrocarbures, métaux…), mais aucun plan de surveillance ne prévoit la détection systématique des molécules médicamenteuses ou des produits de chloration, potentiellement cancérigènes. Nous manquons de données sur ces nouveaux types de composés pour réellement faire une bonne évaluation de leur présence dans l'eau du robinet.
Il serait souhaitable de disposer des moyens nécessaires pour s'en assurer, avant qu'une « grosse crise » n'éclate.
Propos recueillis par Philippe Testard-Vaillant
1. Institut CNRS / ENSCP Bordeaux / Universités Bordeaux-I et IV.
Hélène Budzinski
Institut des sciences moléculaires, Bordeaux
h.budzinski@ism.u-bordeaux1.fr