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3 questions à…

la mort spectacleMichela Marzano
La mort spectacle
Enquête sur l'« horreur-réalité »

Éd. Gallimard, hors série « Connaissance », septembre 2007, 80 p. – 5,50 euros
Michela Marzano est philosophe, membre du Centre de recherches « Sens, éthique, société » (Cerses, CNRS / Université de Paris-V).

Pourquoi cet essai critique de philosophie morale – le premier – sur deux types bien particuliers de documents vidéo très violents ?
Parce que ces documents montrent à quel point, malgré le discours ambiant compassionnel, nous sommes entrés dans une société de l'indifférence – à la souffrance d'autrui. Beaucoup de recherches ont eu lieu sur les images et leur impact, mais elles portaient sur des créations artistiques ou des fictions. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à un nouveau phénomène qui consiste, d'une part, chez les islamistes, à filmer l'égorgement et la décapitation des prisonniers occidentaux à des fins de propagande et, d'autre part, chez des gens très jeunes, à prendre en image avec un portable des « passages à tabac », voire des viols ou des meurtres. Autre exemple : la « joyeuse claque » (« happy slapping »)1, née en Angleterre en 2005, a fait son apparition en France en 2006. Bien sûr, depuis l'Antiquité, le public a été fasciné par des spectacles macabres (combats de gladiateurs, exécutions publiques, etc.) et une mise en garde contre ces spectacles s'est trouvée à chaque époque. Mais aujourd'hui, avec Internet, les images se multiplient et sont regardées par des milliers de personnes avec un effet de « déréalisation » qui ne permet plus de se rendre compte de la réalité de l'acte en cours. Parce que la mise en image, comme l'avait déjà vu le sémiologue Abraham Moles, rapproche ce qui est loin et – nous y voilà ! – éloigne ce qui est près.

Quelle est votre analyse de ce passage de la réalité à la fiction ?
En fait, le passage est double : d'une part, on filme la réalité, d'autre part la réalité filmée se dématérialise en passant par la technologie des réseaux. Les gens regardent en boucle ces images comme s'il s'agissait d'un film. Pourtant ce sont bien, sans aucune simulation, des êtres humains qui subissent des tortures réelles. Ce qui auparavant relevait de la simple rumeur, comme les snuff movies2, fait son apparition en 2002 et devient soudain accessible à tout le monde : on voit et revoit ces images, on en discute sur des « forums », on en commente la qualité, on s'en amuse. Le spectateur est anesthésié par le passage par l'image. Il ne peut plus prendre en compte la souffrance des victimes et celle de leur entourage. L'indifférence s'installe, aggravée par la démultiplication de ces images. On est passé de la télé-réalité à l'« horreur-réalité ». De plus, le discours d'aujourd'hui fait croire que pour être un esprit fort il ne faut plus éprouver de l'empathie par rapport aux autres : en quelque sorte, un retour de la « barbarie », une déferlante des pulsions, tentation présente jusqu'au sein de la civilisation la plus raffinée.

Jeux dangereux d'enfants avides de nouveauté, rites initiatiques qui passeront comme l'écume des vagues ?
Une sorte de nouveaux rites initiatiques accélérés par l'évolution des moyens technologiques. Les défis qui se posent à notre société – qui est devenue une « société du spectacle », comme l'avait si bien vu Guy Debord – concernent la liberté d'expression et s'adressent à la fois aux professionnels de l'information et de l'éducation (enseignants et parents). Aux premiers parce que l'acte d'informer consiste à expliquer que ce genre d'images ne relève pas de l'information mais de la propagande ou du voyeurisme. Aux seconds, parce que leur rôle véritable est d'apprendre aux enfants la place et le rôle de la compassion dans le respect d'autrui, manière de sauvegarder le « vivre ensemble » d'une civilisation. J'aimerais que mon livre alerte tous les chercheurs pour qu'ils s'intéressent désormais à cette « écume » afin d'empêcher qu'un jour l'« horreur-réalité » puisse être assimilée au droit de savoir.

Propos recueillis par Léa Monteverdi

Notes :

1. Agression filmée à des fins de divertissement.
2. Vidéos de mise à mort réelle, circulant dans des milieux très restreints à partir des années 1970, dont aucune preuve n'a jamais pu être fournie.


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