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Histoire de l'art

Les céramiques aux reflets d'or

Dans un laboratoire situé sous le musée du Louvre, scientifiques et conservateurs révèlent, à l'aide de leurs équipements exceptionnels, les secrets de fabrication des céramiques à décors de lustre métallique. En orfèvre de la physique des matériaux, Marc Aucouturier nous livre ici quelques-uns de ces procédés dont les propriétés optiques ont traversé les siècles sans perdre de leur éclat.

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© A. Chézière/CNRS Photothèque

Un lustre est soumis au faisceau extrait d'Aglaé. La perte d'énergie que subit ce dernier permet de révéler la composition du lustre sans effectuer le moindre prélèvement !


C'est le cauchemar de ma profession ! » s'exclame en riant Dominique Bagault, photographe du Laboratoire du Centre de recherche et de restauration des musées de France (LC2RMF)1. Des reflets dorés, une couleur changeant selon qu'on les observe en lumière diffuse ou réfléchie… Les céramiques lustrées ont traversé les âges sans perdre de leur superbe. Les plus anciennes pièces datent du XIe siècle, en Mésopotamie. Ensuite, la technique s'est propagée dans tout le monde arabe, puis en Europe par l'Espagne musulmane, presque sans interruption jusqu'à aujourd'hui ! Pourtant, la fabrication de ces objets exceptionnels tant sur le plan historique que technique demeure mal connue.


Marc Aucouturier, qui a mis son expérience en physique des matériaux au service du patrimoine, explique : « Le lustre s'obtient par application sur la céramique d'une couche vitreuse2, puis d'une pâte d'argile contenant des sels métalliques, essentiellement d'argent et de cuivre. C'est une cuisson dans une atmosphère issue de la combustion du genêt3 qui transforme ces sels en métaux et donne aux décors leur aspect particulier. De vieilles recettes subsistent, mais elles sont toujours un peu floues quantaux étapes-clefs de la fabrication : temps et températures de cuisson, ou moment du changement d'atmosphère. » À l'époque déjà, le secret industriel était jalousement gardé !

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© D. Bagault/C2RMF

Tout ce qui brille n'est pas d'or ! C'est l'argent qui donne sa couleur à ce lustre. Daté du IXe siècle, il figure parmi les plus anciennes pièces connues mais sa sophistication laisse à penser que la technique a été mise au point avant cette date.


Pour résoudre ces mystères, au Louvre, on déploie les grands moyens : la diffraction des rayons X pour analyser la structure des lustres, deux microscopes électroniques pour connaître leur composition et leur topographie… et surtout Aglaé, l'Accélérateur Grand Louvre d'analyse élémentaire, premier accélérateur de particules entièrement consacré au patrimoine. Cet apport technologique considérable donne non plus la composition globale des lustres, mais leur structure détaillée couche par couche ! « Seul cet instrument est susceptible de fournir des informations quantitatives correctes sans destruction du matériau. » Le principe ? Aglaé produit un faisceau de particules canalisées sous vide qui débouche directement à l'air, là où l'on dépose la céramique. Lorsqu'une particule atteint ce matériau, elle est renvoyée avec une perte d'énergie. En la calculant, les scientifiques peuvent en déduire l'épaisseur des couches, mais aussi leur composition atomique !

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© A. Chézière/CNRS Photothèque

Marc Aucouturier aux côtés d'Aglaé. Depuis, d'autres accélérateurs dédiés au patrimoine ont fait leur apparition dans le monde.


Les premiers résultats, obtenus en collaboration avec Anne Bouquillon, spécialiste des céramiques, et Évelyne Darque-Ceretti, de l'École des mines de Paris4, ont révélé qu'à chaque époque correspondent des procédés différents de fabrication. Ainsi, les potiers égyptiens des Xe et XIe siècles abandonnent la technique de coloration des lustres développée sous les Abbassides5 d'Irak. À la place, ils colorent les couches vitreuses grâce à des sels de métaux variés : le violet est obtenu grâce à l'oxyde de magnésium ; le bleu avec le cobalt, le vert grâce à des oxydes de cuivre. Aux siècles suivants, la technique passe en Iran et perd en variété. Quant aux potiers de l'Espagne de la Renaissance, ils font appel à l'ensemble des méthodes antérieures, qu'ils utilisent au gré des modes et des impératifs commerciaux.


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© D. Bagault/C2RMF

Les ultraviolets, passés sur l'envers de l'assiette permettent de repérer les zones de cassure afin de bien distinguer les produits de restauration des produits d'origine.


Mais ce n'est pas tout. Les chercheurs espèrent bientôt identifier les sauts technologiques d'une production à l'autre. Déjà, ils ont obtenu sur l'ensemble des lustres islamiques des données qui nécessiteront plus d'un an d'analyse. Et l'apport continue : « Dépendant du ministère de la Culture, nous avons accès à la totalité des musées nationaux français, ce qui nous permet d'emprunter les pièces avec un minimum de formalités. Mais bien souvent, les conservateurs nous sollicitent directement », termine Marc Aucouturier. Tel le musée de Cluny, pour une prestigieuse collection du XIVe au XVIIIe siècle. Le musée de Gubbio en Italie a également fait appel à l'équipe pour caractériser les chefs-d'œuvre du maestro Giorgio, l'un des plus éminents potiers du XVIe siècle. Les différences de composition devraient donner aux historiens de nouvelles pistes sur l'évolution à différentes échelles des modes, du commerce et des procédés de cuisson.

Isabelle Bauthian

Notes :

1. Laboratoire CNRS / Ministère de la Culture et de la Communication.
2. On parle à ce stade de céramiques glaçurées.
3. Aujourd'hui, on fait plutôt brûler du sucre.
4. À Sophia Antipolis.
5. 750-1258.

Contact

Marc Aucouturier
Laboratoire du Centre de recherche et de restauration des musées de France (LC2RMF), Paris
marc.aucouturier@culture.gouv.fr


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