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Environnement, peut-on éviter le pire ?

expert

Luc Abbadie, directeur scientifique adjoint du département « Environnement et développement durable » (CNRS)


Le Grenelle de l'environnement, chantier prioritaire du ministère de l'Écologie, du Développement et de l'Aménagement durables (Medad), se tient ce mois-ci. Comment s'organise cette grande consultation qui a pour objectif de proposer des solutions concrètes en matière de sauvegarde de l'environnement ?

Luc Abbadie : Le Grenelle est préparé par six groupes de travail, réunissant les collectivités locales, les représentants de l'État, les ONG, les employeurs et les salariés. Chaque groupe est structuré en cinq collèges paritaires (État, ONG, collectivités locales, syndicats, patronat). Le chantier a été précédé, en septembre, d'une vaste consultation des citoyens, via Internet, ainsi que des acteurs locaux.

 

Comment le CNRS est-il impliqué dans les discussions ?

L.A. : Des chercheurs travaillant sur des sujets phares vont être consultés par les groupes de travail. Les organismes de recherche, dont le CNRS, ont été sollicités en ce sens par la ministre de la Recherche. Et Bernard Delay, directeur du département « Environnement et développement durable » (EDD), a été désigné par le directeur général pour coordonner les actions du CNRS au sein du Grenelle. Il est encore trop tôt pour dire sur quoi tout cela va déboucher. Il s'agit d'un exercice inédit. Mais l'enjeu est tel que rares sont les groupes d'intérêt qui n'ont pas manifesté le souhait « d'en être », agriculteurs, chasseurs, défenseurs des animaux, syndicats professionnels… Il va falloir « digérer » l'apport de chacun. On peut attendre une véritable vision « plurielle » de l'environnement, indispensable pour avancer.

 

Justement, quelle expertise peut apporter le CNRS et en particulier le département EDD ?

L.A. : Le problème scientifique de l'environnement et du changement climatique est immense. Nous arrivons à un stade où l'on est obligés de conjuguer les savoirs et de construire des communautés pluridisciplinaires. Et le CNRS offre une richesse incroyable, avec des départements classiques d'une part et des programmes et structures interdisciplinaires d'autre part, comme EDD, dédié à la compréhension de la complexité de l'environnement. De nombreux chercheurs de « la maison » travaillent depuis longtemps sur les mécanismes qui mènent au dérèglement de l'environnement, mais aussi sur les formes que ces changements peuvent prendre à l'avenir. Par exemple, dans quelle région, et à quelle échéance, le changement climatique engendrera-t-il un réchauffement ou, au contraire, un refroidissement ? Quelles en seront les conséquences sur les systèmes écologiques et sur les sociétés humaines ?

Parmi les grandes questions, il y a celle des effets boomerangs des écosystèmes sur l'atmosphère et le climat, qui peuvent tout à fait accélérer les changements en cours. Nous savons que dans le système Terre, tout est lié plus ou moins fortement, mais nous sommes bien loin de comprendre comment l'ensemble fonctionne. Et une autre crise majeure est engagée, celle de la biodiversité ! Le rythme de disparition des espèces est affolant, il s'évalue en années ou dizaines d'années, alors que celui de leur apparition tourne autour de la centaine de milliers ou du million d'années. La fin d'une population – qui en régulait d'autres par prédation, compétition, parasitisme – déséquilibre tout le système et peut laisser le champ libre à des espèces dites invasives, de rongeurs, ou d'insectes porteurs de maladies, privés de leurs prédateurs. Faire avancer les recherches sur les interactions entre les grandes crises de l'environnement, c'est le travail du département EDD.

 

Pensez-vous que la mise en œuvre de politiques strictes, à la fin de ce Grenelle, nous permette d'éviter le pire pour l'environnement ?

L.A. : On est déjà dans le pire ! Je m'explique : le système continue de s'emballer. On sait déjà que nous dépasserons les 2 °C de réchauffement moyen et que nous perdrons 20 à 25 % des espèces d'ici à cinquante ans, quoi que nous décidions aujourd'hui. On est face à un problème de civilisation.

Un nouveau mode de vie est à inventer de toute urgence, où chaque prise de décision sera soumise préalablement à un inventaire des conséquences sur l'environnement, à toutes les échelles de temps et d'espace. Dans ce nouveau monde, seule l'innovation permanente peut nous permettre de surmonter les défis à venir. Il faut approfondir sans cesse notre compréhension de la nature, et faire émerger, entre les disciplines traditionnelles, des cultures scientifiques intermédiaires où les uns et les autres parlent le même langage. Enfin, il faut à tout prix garder une palette de compétences les plus larges possibles, car on ne connaît pas la nature des problèmes à venir. Toutes les connaissances peuvent nous être utiles.

 

Propos recueillis par Camille Lamotte

Contact

Luc Abbadie
Département « Environnement et développement durable » (EDD), Paris
luc.abbadie@cnrs-dir.fr


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