
Archéologie
Fleuron de la recherche archéologique française en Italie méridionale, le Centre Jean Bérard célèbre ses quarante ans. De Pompéi à Cumes, plongée en antique à la découverte de trésors hors du temps. Sur le fronton d'un bâtiment d'une rue napolitaine, bruyante et animée, une inscription peut prêter à confusion : « Université de Grenoble. » Renseignement pris auprès de l'archéologue Jean-Pierre Brun, nous sommes bien devant le Centre Jean Bérard (CJB)1, haut lieu de l'archéologie antique (voir encadré). L'accueil de l'équipe franco-italienne se fait dans un joyeux mélange de propos lancés dans les deux langues. La visite des locaux est rapide, quelques bureaux et une vaste bibliothèque avec vue magnifique sur la baie de Naples. Au loin, on aperçoit l'île de Capri…
Mais trêve de rêverie. Direction Pompéi, l'un des sites de recherches du CJB depuis des années. Rappelons que cette ville antique de sept cents ans d'histoire fut entièrement ravagée en 79 après J.-C. par une éruption du Vésuve. Si la nuée ardente a enseveli les soixante hectares de la cité et la population qui y vivait – environ un millier de corps ont été retrouvés pétrifiés –, elle les a aussi extrêmement bien conservés jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, date à partir de laquelle les archéologues ont commencé à y fouiller. Depuis, les trois quarts de la ville ont été mis au jour, révélant le plus incroyable témoignage des modes de vie de l'Antiquité. Mais pour Jean-Pierre Brun, ce fut une erreur. « En trois cents ans, beaucoup trop de vestiges ont été mis au jour, souvent mal fouillés, référencés et conservés. C'est pourquoi il faut conserver le quart de la ville encore enseveli, pour les générations futures qui auront d'autres techniques que nous. D'autant que nous avons déjà beaucoup de mal à interpréter, à conserver et à restaurer tout le patrimoine qui a été découvert depuis trois siècles. »
© J.-P. Brun/CNRS Centre Jean Bérard, Naples À Cumes, le moment de la découverte d'une façade de mausolée ornée de bas-reliefs représentant un sphinx (Ier siècle avant J.-C.).
Un parfum d'antan
Voilà pourquoi le directeur du patrimoine de Pompéi a invité il y a quelques années de grandes équipes à revenir œuvrer sur des sites déjà fouillés. Sollicité, le CJB a travaillé pendant sept ans sur un programme qui couvre l'ensemble de la ville : les pratiques artisanales de l'Antiquité – parfumerie, tannerie, teinturerie, vannerie, plomberie… « Pompéi est à ce titre la ville idéale, car son état de conservation exceptionnel offre la possibilité de distinguer et de comprendre les différents types d'artisanat. Des connaissances valables pour interpréter des vestiges moins bien conservés », explique Jean-Pierre Brun.
Petit tour d'abord dans la rue des parfumeurs. « Ce secteur a été dégagé vers 1820. On y a découvert une grande quantité de petits flacons, de la taille idéale pour contenir les parfums. Mais en fabriquait-on pour autant ici même ? », s'interroge l'archéologue. Son équipe a fouillé une boutique recelant un pressoir qui devait servir à préparer l'huile destinée à fixer les parfums. Plus en profondeur, les fouilles de 2001 et 2002 ont dégagé une chaudière et des cuves qui pouvaient servir à fabriquer des parfums. Mais à ces niveaux, il n'y avait pas de flacons. « Bref, conclut l'archéologue un brin déçu, nous n'avons pas pu réunir les preuves indiscutables pour affirmer que c'était bel et bien un atelier de parfumerie. »
Quelques rues plus loin, Jean-Pierre Brun pénètre dans une teinturerie. À Pompéi, les archéologues ont identifié pas moins d'une trentaine d'établissements voués à la production du textile. Philippe Borgard2 a fouillé en 2001 un atelier dit de grand teint avec une chaudière et, au-dessus, une cuve dans laquelle était encastré un chaudron en plomb. Des pigments et des fibres textiles y étaient chauffés, et les teinturiers savaient obtenir des couleurs vives et durables en recourant à la technique du mordançage, soit l'utilisation d'une substance – le mordant – pour fixer les couleurs.
Plus loin, aux limites de la ville, Jean-Pierre Brun accède à une parcelle fermée aux touristes. Les fouilles qui y ont été menées par Martine Leguilloux pour le CJB ont apporté des éléments nouveaux sur l'évolution du bâtiment qui l'a abritée et sur son fonctionnement. « Dans ce secteur, raconte-t-il, une maison a été édifiée au début du IIIe siècle avant J.-C. Nous avons révélé qu'elle était dotée d'une salle à banquet ornée de peintures d'un style encore inconnu à Pompéi (voir encadré). Cette maison a été remaniée au fil des époques, et dans le second quart du Ier siècle, des terrains en contrebas furent annexés par une tannerie, une des cinq connues dans le monde antique. » Nos archéologues y ont notamment découvert une série de cuves cylindriques enduites de béton. « Et au final, grâce à nos fouilles et aux indices recueillis, nous savons quelles techniques les Pompéiens utilisaient pour la fabrication de leur cuir », conclut Jean-Pierre Brun, qui repart déjà nous faire découvrir nombre d'ateliers de vannerie, de tissage, de plomberie, et d'autres fascinantes curiosités.
© J.-P. Brun/CNRS Centre Jean Bérard, Naples À Cumes, vue aérienne du grand mausolée du Ier siècle avant J.-C.
Poussières de Cumes
Le lendemain, le calme de Cumes, toujours dans la baie de Naples, tranche avec l'euphorie de Pompéi. Là, seuls de rares touristes viennent s'intéresser aux vestiges de ce qui fut pourtant l'une des plus importantes cités de l'Antiquité. Cumes, première colonie grecque occidentale, fondée vers 730 avant J.-C., est aujourd'hui le quartier général des recherches du CJB. Pourtant, aux premiers regards jetés sur la cité depuis les ruines de l'acropole3 – on devine quelques chantiers de fouilles sur la plaine agricole en contrebas –, rien ne laisse imaginer que se déployait là une fastueuse cité antique. Face à notre étonnement sur cette ville qui est bel et bien aujourd'hui rayée de la carte, Jean-Pierre Brun répond : « C'est à partir des vie, VIIe siècles après J.-C. que la rayonnante Cumes, concurrencée par des cités proches, est tombée peu à peu en désuétude. La ville basse fut abandonnée. L'acropole elle-même se dépeupla ensuite ; ses ruines devinrent un nid de brigands. En 1207, des troupes napolitaines finirent par détruire la cité qui fut ensuite oubliée. »
En 1994, le CJB fut associé aux côtés d'universités napolitaines à un vaste programme de recherche et de mise en valeur des vestiges de Cumes. Depuis 2000, il est piloté par Priscilla Munzi, archéologue au CNRS. « Tout d'abord, le CJB a été chargé de retrouver l'emplacement du port de Cumes – il n'a finalement jamais été localisé. Toutefois des sondages près de l'ancienne lagune ont révélé des pistes de recherche intéressantes à l'extérieur de la ville, au pied des fortifications, là où se trouvait la nécropole », explique l'archéologue, tout en nous conduisant à travers un dédale de chemins sur leur champ d'investigation. Au passage, elle désigne d'autres fouilles menées par des équipes italiennes, le forum et les fortifications, impressionnantes avec leurs 11 mètres d'épaisseur. Nous voilà en dehors de la ville, et nous marchons sur une portion de l'ancienne voie romaine, la via Domitiana, datée du Ier siècle après J.-C., qui vient d'être dégagée. De part et d'autre, les vestiges de nombreux mausolées se mélangent dans un ensemble qui paraît un peu confus pour les néophytes. « Sous nos pieds, nous retrouvons les traces de l'histoire de plusieurs siècles d'une ville dont les vestiges aujourd'hui se superposent », fait justement remarquer l'archéologue, avant de nous donner les clés pour interpréter les vestiges désormais au grand jour. « Comme toutes les villes antiques, Cumes était environnée de nécropoles. Ici les abords de la lagune furent privilégiés dès les commencements puisqu'une nécropole des ixe et viiie siècles avant J.-C. a été fouillée à la base de la stratigraphie. Lui a succédé un sanctuaire extra-urbain d'époque grecque, puis la nécropole romaine. Durant les fouilles que nous avons effectuées entre 2001 et 2006, nous avons pu dégager 63 mausolées et enclos funéraires qui datent du ier siècle avant J.-C. au IIIe après J.-C. Leur état de conservation varie fortement. Certains ont été totalement pillés, d'autres sont étonnamment préservés et cela, en raison de la présence de la nappe phréatique à partir de 1,5 mètre de profondeur, qui a empêché les pilleurs d'accéder aux tombes. » Mais pas nos archéologues, grâce à des pompes très puissantes qu'ils actionnaient en permanence. Ainsi, fait relativement rare, quatre mausolées ont livré un mobilier funéraire encore en place. De l'un d'eux, un mausolée circulaire datant du milieu du Ier siècle avant J.-C., ils ont sorti une imposante urne en albâtre qui contenait les cendres du défunt et les restes d'un lit décoré en ivoire. Dans un autre, ce furent deux strigiles en bronze, instruments utilisés par les athlètes pour racler l'huile dont ils s'enduisaient le corps, un vase en bronze pour l'huile parfumée…
Au final, un florilège de découvertes si remarquables qu'elles seront bientôt exposées dans le futur musée archéologique de Baia, ville toute proche. Une sorte de consécration pour les quarante ans du centre.
Fabrice Impériali
>> Pour en savoir plus
L'archéologue, n° 88, février-mars 2007, « Les artisans de Pompéi »
L'archéologue, n° 90, juin-juillet 2007, « Cumes : la première colonie grecque d'Occident »
Peaux et peintures
© J.-P. Brun/CNRS Centre Jean Bérard, Naples Fragments de la peinture murale découverte dans les niveaux archéologiques sous la tannerie de Pompéi.
C'est en effectuant des fouilles stratigraphiques sous la tannerie de Pompéi que l'équipe de Jean-Pierre Brun a fait une découverte pour le moins inattendue : une salle de réception ornée d'une peinture d'un style antérieur aux quatre styles pompéiens déjà connus. En l'occurrence, il s'agit d'un décor simple formé d'une plinthe noire surmontée de filets noirs et rouges et d'une frise d'ondes marines sur fond blanc. Cette découverte est fondamentale pour l'art antique, car il s'agit d'un style de peinture jusque-là ignoré à Pompéi. Antérieur au premier style pompéien connu, ce style dit « zéro» semble typique de la Campanie du ive et du tout début du IIIe siècle avant J.-C. Notons que Pompéi est largement réputée pour ses vestiges picturaux, correspondant à quatre styles utilisés comme références dans la classification de la peinture antique.
F.I.
> www2.cnrs.fr/presse/communique/1154.htm
Petit tour du centre
Avant-poste de la recherche archéologique française en Italie, le Centre Jean Bérard, du nom de l'archéologue disparu accidentellement en 1957, fut créé en 1966 par Georges Vallet. Il fut associé l'année suivante au CNRS et à l'École française de Rome. À la fois centre d'accueil organisateur de colloques, maison d'édition et centre de documentation, le CJB pilote également des programmes de recherche.
F.I.
1. Centre CNRS / École française de Rome.
2. Archéologue au Centre Camille Jullian-Archéologie méditerranéenne et africaine (Centre CNRS / Université Aix-Marseille-I).
3. La partie haute fortifiée des villes grecques qui comportait notamment des sanctuaires.
Centre Jean Bérard
Jean-Pierre Brun, Priscilla Munzi
berard@unita.it