
Pierre Lagrange
Ovnis : ce qu'ILS ne veulent pas que vous sachiez
Éd. Presses du Châtelet, juin 2007, 366 p. – 22 €
Pierre Lagrange est sociologue des sciences, enseignant à l'École des mines et chercheur associé au Laboratoire d'anthropologie et d'histoire de l'institution de la culture (Lahic, CNRS / Ministère de la Culture).
Spécialiste de la controverse sur les parasciences (ufologie1, parapsychologie, cryptozoologie), vous analysez le phénomène du complot dans l'affaire des ovnis : pourquoi ?
En 1996, quand j'ai publié mon premier ouvrage sur le sujet, La rumeur de Roswell, aucune réflexion universitaire n'existait sur ces théories « populaires » du complot. Ces dernières années, avec la série télévisée X-Files et le succès du Da Vinci Code, un certain nombre d'universitaires ont senti qu'il y avait là quelque chose à creuser. Pierre-André Taguieff, qui a consacré deux ouvrages très documentés à la théorie du complot, cherche la solution du côté de l'histoire politique (avec Les protocoles des sages de Sion2, ce grand ancêtre des théories du complot). Selon moi, l'émergence de la théorie du complot sur les ovnis est liée à notre image de la science, à la façon dont le public adhère spontanément à la conception rationaliste de la connaissance. Conception selon laquelle, par exemple, Galilée aurait eu à lutter contre un pouvoir religieux désireux d'étouffer les vérités scientifiques. La même idée se retrouve à propos des soucoupes : le pouvoir chercherait à cacher la vérité. Loin de s'opposer, la théorie rationaliste et la théorie ufologique se rejoignent. Et cette idée perdure aujourd'hui malgré les efforts de transparence du Centre national des études spatiales (Cnes), qui a mis récemment en ligne ses archives sur les ovnis.
Comment s'organise l'idée de complot dans l'affaire des soucoupes ?
On imagine souvent que la croyance des ufologues en l'existence d'un complot est vide de sens. Mais, si on se penche sur le contexte dans lequel l'affaire des soucoupes a émergé, on constate que le public, après 1947 (date des premiers débats sur la question), avait raison de soupçonner que l'armée américaine chargée de l'étude du dossier ne disait pas tout ce qu'elle savait. L'US Air Force passait, en effet, son temps à affirmer au public que le dossier était vide tout en maintenant un programme secret d'étude… Le public n'est pas dupe. Cette idée a tellement fait son chemin qu'elle a fini par faire des adeptes au sein même des « élites » (certains ingénieurs ou généraux de l'armée française).
Mais alors peut-on encore différencier ceux qui croient et ceux qui ne croient pas au complot ?
C'est là tout le problème. On voudrait à toute force croire que tout sépare les gens sérieux et les naïfs, les scientifiques et les ufologues. Nous aimerions pouvoir découper le monde en deux : d'un côté la culture rationnelle, scientifique, occidentale, de l'autre, la croyance, l'irrationnel, la pensée magique. Nous persistons à croire à ce « grand partage » contre lequel tant d'ethnologues ont lutté. Si ce partage, comme ils l'ont montré, n'est plus recevable pour penser la différence entre l'Occident et le reste du monde, pourquoi resterait-il pertinent pour penser celle entre science et pseudoscience ? La contradiction est trop évidente pour s'y étendre. La tâche du sociologue n'est donc pas de se demander « pourquoi les gens croient-ils aux complots ? », puisque nous y croyons tous à l'occasion, mais de décrire les opérations matérielles qui aboutissent à une telle représentation de la société en termes de grand partage. Le grand partage, la croyance, ne sont pas les explications mais bien ce qu'il faut expliquer. En croyant à la croyance des autres, la sociologie a fait tout simplement fausse route !
Propos recueillis par Léa Monteverdi
1. Ufologie : d'UFO, pour unidentified flying object, en français « objet volant non identifié » (ovni).
2. Un faux qui a alimenté les thèses antisémites.