
Georges Vigarello, spécialiste de l'histoire des pratiques et représentations du corps et codirecteur du Centre d'études transdisciplinaires : sociologie, anthropologie, histoire (Cetsah, CNRS / EHESS)
La Ve Coupe du monde de rugby débute en France le 7 septembre. Outre les cérémonies habituelles et la retransmission par les médias, le Comité d'organisation prévoit des écrans géants dans les stades pour accompagner les matchs. Le sport a-t-il définitivement basculé dans l'ère du show ?
G.V. : Cette dimension, aujourd'hui fondamentale, n'est toutefois pas nouvelle et ne s'explique pas seulement par la logique de la « société spectacle ». Le sport, tel qu'il est né sous sa forme contemporaine à la fin du XIXe siècle, comporte une part de représentation. Très tôt s'engage un processus d'héroïsation des sportifs : les journaux créent des panthéons dans le cyclisme, en athlétisme, puis dans le tennis (Henri Cochet et les Mousquetaires, Suzanne Lenglen…). Des sportifs qui, outre les valeurs morales dont ils sont investis, vont incarner leur nation lors des tournois internationaux. Parallèlement, tout est orchestré pour favoriser la dimension « spectaculaire » : on fait en sorte que le moindre geste soit visible, on simplifie les règles de l'affrontement et on crée des rituels pour récompenser les vainqueurs. Mais bien sûr, la télévision, si elle s'est imposée tardivement – les premières diffusions des Jeux olympiques datant de 1960 –, a aussi considérablement accentué cette survalorisation du spectacle.
La pratique du sport telle qu'on la considère aujourd'hui est donc relativement récente ?
G.V. : En effet, en France, c'est à la fin des années 1870 que le jeu devient sport. Un tournant majeur s'opère lorsque les individus s'organisent : ils créent des associations sportives – ouvertes à tous moyennant cotisation –, qui se dotent peu à peu d'infrastructures – stade, piscine, matériel –, grâce aux institutions publiques et au développement des technologies. Pour se faire reconnaître par la puissance publique, les associations se regroupent en fédérations. Les règles du jeu, jusque-là différentes d'une ville à l'autre, s'unifient. Les lieux, comme le calendrier des pratiques, se voient réglementés, et les individus se professionnalisent. Trois faits majeurs expliquent cette évolution : le développement des loisirs, la démocratisation du sport et l'accélération des réseaux de communication.
Quels sont les premiers sports à connaître cette mutation ?
G.V. : Le sport a également été profondément associé aux valeurs de la modernité, notamment la vitesse, et, par conséquent, marqué par les performances techniques. C'est pourquoi le cyclisme, dès les années 1870, puis l'athlétisme sont les premiers concernés, ainsi que les sports mécaniques. Puis viennent les sports d'équipe, le football d'abord, le rugby, le basket après la Première Guerre mondiale, puis, après la Seconde, le hand et le volley.
Près de un Français sur trois est licencié d'une fédération sportive, et les retransmissions télévisées battent des records d'audience. Comment expliquer cet engouement ?
G.V. : J'y vois quatre raisons majeures. Tout d'abord, le plaisir du spectacle. Le sport est d'autant plus passionnant que l'issue des rencontres est imprévisible. Ensuite, la vie des équipes et des joueurs, leurs résultats constituent une saga trépidante dans une société en quête d'informations nouvelles. Mais le sport a surtout un fort capital d'idéalisation : tout en nous faisant sortir du quotidien, il incarne des qualités exemplaires pour la vie de tous les jours, soit l'efficacité, la résistance, la santé, etc. Enfin, le sport représente les valeurs fondamentales de notre société : l'égalité des chances, l'impartialité du résultat, la victoire au mérite qui sanctionne des qualités morales individuelles (courage, discipline, honnêteté, persévérance, etc.). Cet univers projette l'image d'une contre-société où la nôtre se regarde en s'idéalisant.
Comment ce mythe résiste-t-il aux scandales qui éclaboussent les pratiques de haut niveau ?
G.V. : Les « talons d'Achille » les plus visibles sont la corruption financière, la violence et le dopage. Le « progrès » de nos sociétés aurait plutôt tendance à les accentuer : plus la victoire est valorisée, plus les tractations financières sont importantes ; et plus il y a de moyens pour développer le dopage… Les tentations sont grandes ! Pourtant le mythe résiste, à la fois parce que les discours tendent à laisser ces pratiques dans une « zone d'ombre », mais aussi parce qu'il est enraciné dans nos sociétés. Le sport répond à un besoin d'idéalisation très fort. Mais l'héroïsation des sportifs appelle aussi ces dérives inquiétantes. Il y a là un défi auquel les responsables politiques doivent absolument se confronter.
Propos recueillis par Stéphanie Arc
Georges Vigarello
Centre d'études transdisciplinaires : sociologie, anthropologie, histoire (Cetsah), Paris
vigarello@noos.fr