
Le stress et l'équilibre du vivant
© H. Raguet/CNRS Photothèque Roland Jouvent, Directeur du centre Émotion
Doit-on pour autant renoncer au terme et le faire éclater en différents vocables plus précis ? Il semble que non. Son ambiguïté, sa polysémie, servent son rôle de charnière interdisciplinaire entre les différents grands secteurs de la recherche : sciences du vivant et de la santé, sciences sociales, sciences et technologies de l'information. C'est probablement cette universalité qui explique qu'il n'y ait jamais eu de grand programme de recherche spécifique sur le stress. Aucun gouvernement n'a jamais lancé un plan « stress », comme si l'immensité du sujet rendait impossible son abord thématique.
Pourtant, l'anxiété, face médicale du stress, touche près d'un sujet sur quatre. Il y aurait beaucoup à gagner à orienter l'intérêt récent de la communauté internationale pour les émotions vers l'étude du phénomène pathologique. Claude Bernard, en vrai physiologiste, fut un des premiers à donner une interprétation des effets du stress sur le comportement. Il le comprit comme un ensemble de réactions visant à maintenir l'équilibre de notre organisme. Mais si ces réactions s'avèrent excessives, ou prolongées, elles représentent en elles-mêmes un facteur pathogène : en quelque sorte, la production excessive des substances qui régissent cet équilibre, comme le cortisol, retarderait l'échéance de certaines maladies au prix d'autres dangers pour le corps : l'atrophie de l'hippocampe mise en évidence en imagerie cérébrale chez des déprimés en est l'un des exemples les plus récents. Ce n'est pas la réaction adaptative qui fait la pathologie, c'est son exagération. Le psychologue français Paul Fraisse (1911-1996) ne disait peut-être pas autre chose lorsqu'il proposait d'étudier la psychologie pathologique comme une caricature du normal, pour aider à comprendre la régulation de l'esprit humain.
Difficile au total de résumer les routes de la recherche sur le stress. Sans exhaustivité, il est possible d'insister sur quelques thèmes en profonde interaction. Citons la contribution du stress aux pathologies somatiques, y compris cancéreuses. Ajoutons le rôle du stress précoce, même in utero, dans la biologie du destin via le développement du système nerveux et de la personnalité. Enfin, mentionnons les dysfonctionnements de la cognition sociale comme révélateurs et amplificateurs des avatars de l'adaptation.
Encore une fois et pour conclure, on voit bien ici en énumérant ces quelques pistes que le « phénomène » stress est intrinsèque à l'ensemble des processus du vivant, et que les avatars du monde moderne y sont forcément associés.