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Thierry Lodé
La guerre des sexes chez les animaux
Dessins de Dominique Le Jacques, éd. Odile Jacob, mai 2007, 361 p. – 23,50 euros
Thierry Lodé est biologiste, professeur d'écologie évolutive à l'université d'Angers et membre de l'unité « Éthologie, évolution, écologie » (EVE, CNRS / Université Rennes-I).
Votre livre est le premier en France sur une nouvelle controverse : le conflit sexuel serait favorable à la reproduction chez les animaux…
En étudiant les petits carnivores (putois et visons), j'ai constaté que certains préféraient l'« amour courtois », tandis que d'autres témoignaient de relations sexuelles différentes (inversions de dominance, homosexualité…). Donc, au sein d'une même espèce, on trouvait : une grande variété de conduites sexuelles, des rapports conflictuels entre mâles et femelles et, entre ces deux genres (normalement faits pour coopérer dans la reproduction), des évolutions contradictoires ou antagonistes au sein desquelles la reproduction pouvait néanmoins avoir lieu. Autrement dit : un jeu de « chacun pour soi » dont la dynamique construit un équilibre (précaire). Là est la nouveauté. Chez les drosophiles, par exemple, les mâles produisent un sperme toxique afin de détruire celui d'un éventuel prédécesseur. Le lieu du conflit sexuel est donc le corps de la femelle qui, affectée par la toxicité de ce sperme, peut en mourir. Par conséquent, les femelles qui ne copulent pas avec les mâles les plus toxiques vont mieux se reproduire. C'est l'existence de ces relations contradictoires qui perturbe radicalement les théories néodarwiniennes.
Une révolution, alors ?
Peut-être ! C'est cela que l'on appelle, depuis la découverte du biologiste américain William Rice1 à la fin des années quatre-vingt-dix, la « coévolution antagoniste ». Cela introduit, en effet, une véritable controverse dans le domaine de la biologie évolutive, parce que le conflit entre les êtres vivants va promouvoir beaucoup plus de variations que s'il n'y avait pas de conflit. Ce qui va au-delà de l'opposition entre neutralistes (les espèces se forment à partir de gènes qui dérivent au hasard) et adaptationnistes (les pressions de l'habitat sont essentielles), puisque, ici, on découvre que c'est le conflit qui crée la dynamique adaptative. Les groupes d'insectes où le conflit sexuel est le plus intense sont aussi ceux qui produisent le plus fort taux de formation de nouvelles espèces. Et ce mécanisme est non seulement possible, mais il est courant !
Conclusion : la biodiversité résulte de la diversité des amours ?
On a pensé pendant longtemps que la sélection sexuelle favorisait la reproduction des animaux dotés des meilleurs gènes. Aujourd'hui, on découvre qu'il n'y a pas de normes : l'évolution privilégie la variation des comportements sexuels. Ceux qui réussissent ne sont pas les meilleurs, ce sont les plus fanfarons, les plus opportunistes et parfois les plus violents. De plus, toutes les conduites sexuelles sont essentielles pour la biodiversité. Ainsi, les agames (espèces de lézards), ont deux phénotypes2 reproducteurs. Le phénotype tardif résiste mieux à l'hiver mais est sensible à l'aridité estivale ; le phénotype précoce supporte bien les étés secs mais reste vulnérable au froid hivernal. Parce qu'il y a naturellement une alternance des hivers froids et des étés arides, les deux phénotypes reproducteurs sont importants pour la survie de l'espèce. Si l'un des deux venait à disparaître, on arriverait à un moment donné où, soit un hiver rigoureux, soit un été caniculaire finiraient par entraîner la disparition du reste de la population. La leçon est claire : il n'y a pas de meilleurs gènes en soi. Beaucoup de recherches sont encore à mener, beaucoup d'espèces à documenter. Il faut encourager les jeunes chercheurs à creuser dans cette voie : elle ouvre de prometteuses perspectives.
Propos recueillis par Léa Monteverdi
1. W. R. Rice, « Dangerous liaisons », Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), n° 21, pp. 12953-12955, 2000.
2. Phénotype : ensemble de caractères exprimés par un individu (pigmentation, comportement…).