
Congrès mondial
© Y. Deris
Quel but fondamental poursuivent les neurosciences ?
Bernard Bioulac : Tous nos efforts, au sein du vaste champ d'investigation des neurosciences, ont pour but de mieux appréhender la structure et le fonctionnement général de l'organe le plus sophistiqué de la nature, avec ses cent milliards de neurones et leurs innombrables connexions. Le déchiffrement complet de ce « mode d'emploi » nous permettra, moyennant un va-et-vient permanent entre le normal et le pathologique, de percer les mystères des processus intimes qui sous-tendent la mémoire, la perception, la motivation, la motricité, la planification de l'action, la pensée intuitive et déductive… Mais il passe avant tout par l'étude approfondie de chacun des rouages à la base des grandes fonctions du système nerveux central, que ce soit à l'échelle moléculaire, membranaire, cellulaire ou génomique. Cette dynamique de l'élémentaire vers le global est incontournable. Nous ne comprendrons jamais pourquoi et comment l'ensemble des réseaux neuronaux « discutent » entre eux si nous ne décryptons pas au préalable la manière dont fonctionnent individuellement un neurone et une cellule gliale (dont le rôle dans la communication cérébrale est capital), ce qui s'avère déjà, en soi, une tâche extraordinairement complexe.
Il reste donc encore beaucoup de chemin à parcourir…
B.B. : C'est évident. Prenez un processus cognitif aussi subtil que le langage. Les outils de neuro-imagerie nous permettent de visualiser en temps réel et grandeur nature le cerveau d'un sujet en train de parler. On sait là où « ça » se passe, on commence à saisir comment « ça » se passe, mais les mécanismes d'action qui surviennent en amont pour aboutir à la production d'une phrase cohérente nous échappent encore largement. Reste que des progrès spectaculaires ont été réalisés depuis une trentaine d'années dans des spécialités aussi variées que la neurobiologie moléculaire, la neurobiologie du développement, la neuro-anatomie, la neuro-pharmacologie, la neuro-endocrinologie, etc.
Qui dit neurosciences dit, par définition, pluri- et interdisciplinarité. Comment se manifeste ce fructueux mélange des genres ?
B.B. : L'interface entre physique et neurobiologie, par exemple, ne cesse de se développer. Toutes les méthodes actuelles d'imagerie fonctionnelle font appel à des outils issus de la physique. De plus, un nombre croissant d'équipes en neurosciences, à travers le monde, intègrent dans leurs rangs des statisticiens, des informaticiens et des mathématiciens. Leur but : construire des banques de données de plus en plus volumineuses, traiter la complexité des signaux du système nerveux et forger des modèles soit biomimétiques, qui s'appuient sur des systèmes biologiques existants, soit théoriques, qui s'en affranchissent. Et rien n'empêche d'imaginer que ce type d'approche ouvre des perspectives technologiques qui reposeront sur des techniques de suppléance du système nerveux : robotique, nanotechnologies, microstimulations cérébrales profondes pour pallier les défaillances d'un territoire ou, mieux, d'un réseau neuronal.
Avec l'allongement de la durée de la vie, les neurosciences constituent-elles un enjeu majeur de santé publique pour le XXIe siècle ?
B.B. : Les maladies liées à une dégénérescence ou à un dysfonctionnement cérébral sont effectivement en train de devenir les premières causes de handicap et de mortalité dans le monde. S'agissant notamment de la maladie de Parkinson ou de la démence de type Alzheimer, nous disposons de données neurobiologiques fiables pour établir des liens de causalité entre des signes cliniques et le dérèglement de certains ensembles neuronaux ou de certains systèmes de neurotransmetteurs (messagers chimiques). Nous pouvons dès lors entrevoir l'émergence de nouvelles pistes préventives et thérapeutiques.
Dans le cas des maladies mentales comme la schizophrénie, l'autisme, la psychose maniaco-dépressive… les neurosciences, en revanche, sont beaucoup plus loin du compte ?
B.B. : Nos connaissances sur les bases neuronales et/ou génétiques impliquées dans ces pathologies demeurent parcellaires. Toutefois, l'étude du fonctionnement du système nerveux depuis ses aspects les plus fondamentaux jusqu'au niveau comportemental ne peut avoir que des retombées majeures sur la compréhension de la physiopathologie des maladies mentales et sur leur traitement. Par ailleurs, tout laisse à penser que dans un proche avenir, les frontières qui séparent les maladies neurologiques des maladies mentales vont considérablement bouger, et que l'on va mettre en évidence que les unes et les autres procèdent, pour ainsi dire, d'une « essence » voisine. Entre l'akinésie (trouble grave de l'initiation motrice) du parkinsonien, l'adynamie (extrême difficulté pour passer à l'action) du dépressif et la catatonie (blocage, rigidité et inertie motrice) du schizophrène, il n'est pas exclu qu'il existe des liens mettant en cause au moins un neurotransmetteur, la dopamine, impliqué dans la motivation, le désir et le mouvement finalisé. Bref, les progrès des neurosciences permettront de conforter l'inéluctable continuum qui relie maladies neurologiques et psychiatriques. Et sans doute feront-elles cheminer l'inconscient vers un nouveau statut « biologique ».
Le CNRS fait des neurosciences un des axes majeurs de ses recherches…
B.B. : Oui, les chiffres le prouvent. Quelque 538 chercheurs et 499 personnels administratifs et techniques (ITA) CNRS, regroupés au sein de 68 laboratoires relevant directement du département des Sciences de la vie, mais travaillant aussi dans celui des Sciences humaines et sociales, des Sciences et technologies de l'information et de l'ingénierie, concentrent leurs efforts sur des thèmes se rapportant aux neurosciences. Toute modestie mise à part, le CNRS est certainement un des lieux où la recherche fondamentale, en la matière, est la plus développée non seulement en France et en Europe, mais à l'échelle mondiale. Nous n'aurons vraiment pas à rougir à Melbourne !
Propos recueillis par Philippe Testard-Vaillant
Un plan d'attaque pour le cerveau
C'est au professeur Jacques Glowinski, considéré en France comme le père de la neuropharmacologie1, que le gouvernement a confié fin mai 2006 la mission de réfléchir à un « Plan national sur le cerveau et les maladies du système nerveux ». Le premier objectif est de promouvoir les différents axes de recherche qui peuvent améliorer la connaissance des mécanismes impliqués dans le fonctionnement cérébral. Un moyen de préciser les stratégies de lutte contre les pathologies cérébrales et les atteintes du système nerveux. Au terme de son étude, l'auteur a formulé 23 propositions. Parmi elles, la création de l'Institut du cerveau, de 7 neuropôles interrégionaux ou encore le lancement d'un Plan national sur la maladie d'Alzheimer et les maladies apparentées. Dossier à suivre.
P.T.-V.
1. Cette discipline vise à élucider les mécanismes d'action des substances pharmacologiques.
Bernard Bioulac
bernard.bioulac@cnrs-dir.fr