
Promenades en société
© S. Godefroy/CNRS Photothèque
Car à cinquante-huit ans, Véronique Nahoum-Grappe pratique un peu tout cela à la fois. Après les classes préparatoires littéraires, elle entre en licence de philosophie à la Sorbonne. Mais nous sommes alors en 1968, et la contestation étudiante va faire naître de nouveaux désirs chez la jeune femme : elle délaisse les philosophes, trop éloignés de la vie quotidienne à son goût, pour les historiens. La rencontre avec Emmanuel Leroy-Ladurie est décisive. « Les historiens comme lui peuvent se saisir de la vie matérielle et culturelle d'une époque, indique-t-elle. Ils pratiquent une histoire sociologique et anthropologique. » Déjà se dessine son intérêt prononcé pour « les formes culturelles les plus quotidiennes, celles qui sont à l'œuvre dans les interactions les plus courantes ». Grâce à l'historien, elle obtient un poste de vacataire à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Mais ne lui parlez surtout pas de plan de carrière. « À l'époque, toute tactique pour soi, pour sa carrière, était une infamie. Cela relevait de la bourgeoisie honnie », se souvient-elle.
Tout en poursuivant ses études, Véronique va devenir une cheville ouvrière des enquêtes historiques et sociologiques menées à l'EHESS. Mais elle est vite accablée par l'évolution lente et implacable de la discipline vers « une scientificité académique ». Elle va alors trouver une porte de sortie salvatrice dans les cours de la célèbre anthropologue Françoise Héritier. « C'était une grande ouverture, raconte-t-elle. Françoise Héritier pouvait mettre en batterie l'interprétation d'un rêve par Freud, un fait divers récent ou une pratique traditionnelle burkinabé pour mettre au jour certains des mécanismes qui président à l'élaboration d'une culture. » Véronique quitte le XVIIIe siècle, qu'elle juge pourtant fascinant, pour le présent et s'empare de questions aussi diverses que la beauté (elle fait sa thèse sur l'esthétique du corps), l'ivresse (certains de ses travaux ont même modifié le lexique de l'alcoologie), la cruauté, la femme… Elle dit aujourd'hui que ce sont les sujets qui l'ont choisie, et non l'inverse. Cet éclectisme va pourtant lui jouer des tours. « C'était un frein pour ma carrière, car je n'avais plus de discipline », sourit-elle. Ce qui, pour un électron libre comme elle, n'a finalement rien de catastrophique.
Aujourd'hui, elle est ingénieure de recherche, un statut qui lui convient car elle jouit d'une grande liberté : « Je ne me sens pas investie de l'obligation de restituer des savoirs académiques. » Ce qui ne l'empêche pas de transmettre ses idées : elle rédige des articles tant pour la presse spécialisée que pour les quotidiens nationaux, publie des essais, donne des conférences aussi bien dans des associations que dans les séminaires de recherche et a même réalisé des chroniques à la radio. « La chronique est la forme qui me convient le mieux, avoue-t-elle. J'aime craquer l'allumette mais pas faire flamber le fagot. » Quelles nouvelles allumettes cette dessinatrice amatrice va-t-elle craquer ? Lorsqu'elle aura achevé ses deux essais Soif d'ivresse et La belle femme, elle souhaiterait traiter de thèmes comme l'ennui ou la fatigue qui touche certaines femmes. « Cette fatigue est un état du corps, une mauvaise “humeur” sourde, qui vient des conditions de vie les plus matérielles et culturelles à la fois, comme les grossesses répétées. Elle produit un état psychotrope négatif particulier, une atonie qui influence à bas bruit les formes de communication entre les sexes, dans la famille comme dans la cité, et peut avoir des répercussions importantes mais masquées dans nos sociétés. » Un état qui ne semble certes pas affecter notre acharnée promeneuse.
Fabrice Demarthon
1. Institut CNRS / EHESS.
2. Éditions Les Prairies Ordinaires, 2005.
Véronique Nahoum-Grappe
École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Paris
nahoum@ehess.fr