
Le geste et la parole
© J.-F. Dars/CNRS Photothèque
Tout commence avec un diplôme d'ingénieur obtenu en 1992, spécialisé dans les systèmes numériques et l'information. Puis survient la chance de sa vie : un DEA de sciences cognitives créé à Grenoble, la même année. « Ce fut l'occasion pour moi de découvrir de nouvelles disciplines – psychologie, philosophie, sciences du langage, neurosciences – qui correspondaient plus à mes centres d'intérêt. Depuis toujours, il y a cette dualité en moi. Je balance entre les sciences humaines et les sciences physiques. » Elle continue ensuite son chemin en postdoctorat au département de linguistique de l'Ohio aux États-Unis. Avant de revenir à Grenoble en 1998, à l'Institut de la communication parlée (ICP) du CNRS1. Avec une certaine logique, puisque l'organisme a soutenu ses travaux très tôt, dans le cadre du projet Ater pour les jeunes chercheurs.
Ses travaux ? Actuellement, divers projets sont en cours, gravitant tous autour d'un thème commun : le pointage. Pointer du doigt est le premier geste de communication d'un bébé. Sur le même principe, le pointage linguistique, qui apparaît plus tard, consiste à accentuer des mots pour les mettre en relief, avec l'intonation, le rythme (la prosodie) puis la syntaxe. « C'est la racine même de la communication parlée. » Ainsi, la chercheuse étudie les aspects perceptifs de ces pointages, en analysant les différentes manières dont nous les effectuons ou celles dont un auditeur les reçoit.
Récemment, ses recherches l'ont entraînée notamment sur un projet de… « parole silencieuse ». Transmission de pensée ? Pas encore, mais presque ! Il vise en effet à développer des outils de communication comme la téléphonie à voix basse. « Il suffirait alors de murmurer : le principe, c'est de capter les mouvements des lèvres, de la mâchoire et du larynx, afin de reconstituer les mots prononcés. Ces mots seront retransmis à l'interlocuteur par une voix artificielle qu'on essaiera de faire ressembler le plus possible à celle de l'émetteur », décrit-elle. Une recherche qui pourrait trouver des applications thérapeutiques, notamment pour les personnes atteintes de schizophrénie. « On peut enregistrer leurs hallucinations verbales – parfois presque inaudibles – et les leur faire réécouter, afin que les patients comprennent mieux leur pathologie et prennent conscience que les messages émanent d'eux et non d'une autre personne », ajoute-t-elle. En parallèle, elle participe aussi avec l'université de l'Ohio à un projet international sur l'acquisition du langage, intitulé Paidologos. Son but : identifier les sons les plus facilement prononcés par les enfants dans des langues différentes. Ces travaux devraient aider à déterminer les caractéristiques communes dans la prononciation des langues mais aussi les différences liées à la barrière culturelle.
À ses heures perdues, Hélène Loevenbruck occupe le poste de rédactrice en chef d'une revue quadrilingue, les Cahiers du roman, lancée en 1992 par la première association française de chercheursen sciences cognitives, In Cognito. « Encore peu accessible au grand public, notre domaine ne demande qu'à se faire connaître. » Un autre défi d'envergure relevé avec enthousiasme par cette experte de la communication humaine.
Sonia Ruspini
1. Institut CNRS / Université Grenoble-III / Institut national polytechnique de Grenoble.
Hélène Loevenbruck
Gipsa, Grenoble
helene.loevenbruck@gipsa-lab.inpg.fr