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3 questions à…

Thierry Camous

3 questions

Orients, Occidents

25 siècles de guerres

Éd. Puf, mars 2007, 416 p. – 24 euros

Thierry Camous est historien, chercheur associé au laboratoire « Archéologie d'Orient et d'Occident » (CNRS / École normale supérieure d'Ulm).

 

 

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à revisiter le champ d'étude rebattu du « choc des civilisations », popularisé par Samuel P. Huntington1 ?

En tant qu'historien de l'Antiquité, j'ai été frappé par le fait que l'on fasse remonter le fameux « choc des civilisations » – qui, entre parenthèses, n'a pas été inventé par Huntington mais il y a une quarantaine d'années par l'islamologue Bernard Lewis – à l'époque contemporaine ou, au mieux, aux Croisades, alors que les enjeux de civilisation ont toujours été, depuis les Guerres médiques (vie siècle av. J.-C.), au cœur des relations conflictuelles entre Orients et Occidents. J'ai voulu dans cet ouvrage, qui va de l'Antiquité à nos jours, rendre compte de l'immense complexité de ce phénomène de conflit qui est, en effet, d'essence civilisationnelle comme le présente Huntington, mais bien moins caricatural que son promoteur américain ne le laisse entendre. En effet, les notions mêmes d'Orient et d'Occident sont mouvantes dans le temps et dans l'espace. Ainsi, l'Espagne est tantôt un Occident, à l'époque romaine ou à partir de 1492, tantôt un Orient, celui du califat de Cordoue.

 

Comment se propage l'onde de ce « choc » sur vingt-cinq siècles de guerre ?

Pour moi, cinq grandes oppositions de civilisations constituent l'onde de ce « choc ». La première se manifeste dès l'Antiquité, elle touche au statut de l'individu, citoyen ou sujet ; la seconde tient aux rapports entre sédentaires et nomades, comme l'ont montré les invasions cavalières d'Attila à Gengis Khan ; la troisième se cristallise au Moyen Âge autour du conflit entre islam et christianisme, dont les croisades constituent un épisode paroxysmique. La quatrième est politique et se développe de l'époque moderne à l'époque contemporaine à travers l'évolution de l'Occident vers la démocratie libérale, alors que l'Orient (Empire ottoman ou Russie tsariste ou soviétique) reste politiquement figé dans des systèmes autoritaires. La cinquième opposition se manifeste dans les conflits qui secouent le monde d'aujourd'hui divisé entre des Orients déchus, pauvres et humiliés, et des Occidents riches et dominateurs. Voilà les vagues du « choc » qui, vous le voyez, ne date pas d'aujourd'hui.

 

Morale de l'histoire : il est triste de constater qu'« à l'ouest comme à l'est, rien de nouveau » ?

Pour l'instant, oui, puisque l'on identifie les troubles du monde actuel à une opposition religieuse entre christianisme et islam, vision commode venue à point nommé se substituer à la bipolarisation de la guerre froide. Cette conception est dangereuse car, ignorante des vraies raisons de ces troubles, elle alimente les intégrismes qui, de Ben Laden aux milieux ultra-conservateurs américains, ont tout à gagner à de telles simplifications. La situation que nous vivons mérite un traitement politique, social, économique et, plus largement, culturel, fondé sur un diagnostic à la fois libéré des présupposés erronés hérités de cette culture de la défiance mutuelle et préservé des manipulations politiques. Mon livre voudrait contribuer à dresser cet indispensable diagnostic en balisant l'itinéraire de haine arpenté depuis vingt-cinq siècles afin de pouvoir, aujourd'hui, dans un travail d'archéologie de la douleur, remonter par ce chemin sanglant jusqu'aux diverses racines de ce « cancer » qui ronge nos civilisations, afin de l'éradiquer un jour, enfin.

 

Propos recueillis par Léa Monteverdi

 

1. Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997.


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