
De part et d'autre de l'Atlantique
Situé au cœur du campus de Gif-sur-Yvette, le bureau de Cathy Jackson lui ressemble : simple et accueillant. Elle s'y est installée en octobre dernier pour diriger le groupe de recherche « Mécanismes régulateurs du trafic cellulaire » au sein du Laboratoire CNRS d'enzymologie et biochimie structurales (Lebs). Grâce à l'obtention d'une chaire d'excellence de l'Agence nationale de la recherche, cette éminente biochimiste peut se lancer dans une large série de travaux axés sur les petites protéines G1 et leur rôle sur les membranes des cellules. Son retour dans notre pays s'annonce donc sous les meilleurs auspices… Car entre elle et la France, c'est une longue histoire.
Sa voix claire raconte d'abord l'enfance à Alberta, province sud du Canada, marquée par un intérêt précoce pour les mathématiques et la biologie. Elle les étudiera de front jusqu'à opter définitivement, à l'heure de sa thèse, pour la biologie moléculaire : « Les maths me semblaient un peu trop abstraites et moi, je voulais me consacrer à un sujet plus proche de la réalité. » Tout aussi précoce, son attrait pour notre pays, à travers les cours de français. À moins d'y voir l'influence de cet ancêtre ayant vécu sous la Révolution puis migré au Canada…
Mais c'est aux États-Unis, à partir de 1984, qu'elle forge ses armes de chercheuse. Son directeur de thèse, Leland Hartwell, rien de moins que Prix Nobel de médecine en 2001, est l'un des meilleurs spécialistes de biologie cellulaire utilisant la levure comme modèle. « Quelqu'un d'exceptionnel, toujours prêt à discuter avec ses étudiants. » Il suit de près son sujet, très novateur : les mécanismes moléculaires en jeu dans la communication entre les cellules de levure, lors de la conjugaison, c'est-à-dire de l'échange de matériel génétique. Cinq années de bonheur tant scientifique que personnel, puisque Cathy Jackson rencontre son futur mari, biochimiste et francophile convaincu. En 1990, le couple arrive ainsi au CEA de Saclay. Lui est en poste, elle en postdoc avant d'intégrer à son tour l'organisme. De ces années, elle retient « le fait d'avoir dirigé assez vite » ses propres recherches, en collaboration fructueuse avec des biochimistes de Sophia-Antipolis, à Nice. « Nous avons pu identifier pour la première fois des activateurs des petites protéines G, ces dernières agissant comme un “interrupteur” pour déclencher, ou non, des réactions en chaîne dans la cellule », précise-t-elle. Cela entraîne un changement morphologique du système membranaire qui régule le système sécrétoire de la cellule. Ce dernier permet à la cellule de libérer diverses molécules vers l'extérieur, pour communiquer avec d'autres cellules ou se défendre contre les prédateurs.
En 2001, le National Institute of Health (NIH) de Washington lui propose un poste. Une belle occasion d'appliquer ses travaux à la cellule animale… et de constater « à quel point les systèmes sécrétoires des cellules de levure de boulanger et de l'homme sont similaires ! ». La vie outre-Atlantique lui convient assez bien. Mais survient un jour une visite déterminante, celle de Jacqueline Cherfils, directrice du Lebs, laboratoire du CNRS spécialisé dans la biochimie structurale et l'organisation du trafic cellulaire. Celle-ci l'incite à postuler au CNRS. À raison. Convaincu par son talent, le département des Sciences de la vie recrute illico Cathy Jackson, en 2006.
Ses axes de recherche sont devenus aujourd'hui plus appliqués. Avec son équipe, elle s'intéresse au rôle-clé des protéines G dans la réplication de certains virus comme le poliovirus, ou encore dans la régulation des adipocytes, les cellules qui stockent les graisses. Peut-être tient-on là une piste à explorer dans la lutte contre l'obésité ? Le champ est ouvert. Quant à son besoin d'aider l'humanité, il semble de cette façon avoir trouvé sa voie.
Patricia Chairopoulos
1. Elles forment une grande famille de protéines qui agissent, à l'intérieur de la cellule, comme des commutateurs moléculaires dans des chaînes de signalisation au bout desquelles se trouvent des protéines effectrices.
Catherine Jackson
Laboratoire d'enzymologie et biochimie structurales (Lebs), Gif-sur-Yvette
catherine.jackson@lebs.cnrs-gif.fr