
Archéologie
C'est un étrange spectacle qu'a découvert, à Évreux, une équipe d'archéologues dirigée par Sylvie Pluton-Kliesch, du laboratoire « Archéologie, cultures et sociétés »1, de Dijon. Des Gallo-Romains, adultes, enfants, nourrissons, qui semblent avoir été inhumés à la va-vite, sans organisation spatiale précise, mais dans des sépultures individuelles. Leurs squelettes reposent dans des positions inhabituelles, sur le ventre ou sur le côté pour la plupart, leurs membres repliés ou dépliés de manière anarchique. Mais le plus étonnant est qu'ils partagent leur dernière demeure avec des chevaux ou quartiers de chevaux. Et d'après la datation réalisée sur certaines poteries trouvées dans les tombes, les archéologues en déduisent qu'ils ont vraisemblablement été inhumés au début du IIIe siècle après J.-C.
© H. Paitier/Inrap Sujet adulte dont la tête est entourée par deux crânes de chevaux déposés tête-bêche.
Finalement, le site est déclaré découverte exceptionnelle. Et les fouilles faites depuis dans soixante-dix tombes confirmeront les intuitions des archéologues : pour la première fois, des restes d'humains et de chevaux sont retrouvés ensemble dans une nécropole gallo-romaine.
Une étrange association qui laisse perplexes nos archéologues : à quelle énigmatique pratique funéraire ont-ils affaire ?
Quelques indices leur permettent d'échafauder des hypothèses. « Dans l'une des tombes, deux têtes de chevaux encadraient tête-bêche un crâne humain. Une disposition qui ne doit sans doute rien au hasard », avance Sylvie Pluton-Kliesch. « Dans d'autres, poursuit-elle, nous avons trouvé des os de chevaux sciés. Une présence qui a certainement un lien avec une zone d'équarrissage qui existait non loin de là à l'époque. Les habitants devaient venir y récupérer des os pour fabriquer divers instruments. » D'où certaines quasi-certitudes que nos archéologues énumèrent : les quartiers de chevaux ont été déposés volontairement dans les tombes, les animaux n'ont pas été sacrifiés pour l'occasion, et il s'agit sans doute d'une population particulière. Mais laquelle et pour quelles raisons ont-ils procédé à ce rituel funéraire ?
Là, Sylvie Pluton-Kliesch est pour l'instant moins catégorique : « On pense à une nécropole d'indigents dont les proches se seraient servis à moindre coût sur la zone d'équarrissage de quartiers de chevaux en guise d'offrande. Ou bien aux familles des équarrisseurs eux-mêmes ; les restes de chevaux indiquant leur profession. On songe aussi à l'ancien culte gaulois consacré à Épona, déesse des chevaux. » Des doutes que lèveront peut-être d'autres analyses en laboratoire où les ossements humains et équidés seront minutieusement étudiés. « Si, par exemple, nous constatons des signes de carence alimentaire sur les squelettes, et si en plus nous découvrons que la facture des vases trouvés est d'une qualité inférieure, il y a fort à parier que nous avons affaire à une population d'indigents, conclut l'archéologue. Sinon, il faudra pencher pour un rituel religieux, qui aurait survécu chez les équarrisseurs. »
Bruno de la Perrière
1. Laboratoire CNRS / Université Dijon / Ministère Culture et Communication.
Sylvie Pluton-Kliesch
Laboratoire « Archéologie, cultures et sociétés », Dijon
sylvie.kliesch-pluton@inrap.fr