
Génétique
Si au sens propre, vous n'avez pas les yeux plus gros que le ventre, vous le devez peut-être à la protéine B52. En effet, à l'Institut de génétique moléculaire de Montpellier (IGMM)1, une équipe dirigée par le professeur Jamal Tazi vient de montrer2 que cette protéine contrôle l'expression du principal gène – nommé « Eyeless » – responsable du bon développement de l'œil chez la drosophile, l'équivalent du gène « Pax-6 » chez l'homme.
De la mouche drosophile, star des laboratoires, jusqu'à l'homme, le développement de l'œil est conditionné par le même gène. Celui-ci orchestre, par son expression, une cascade de gènes cibles, pour aboutir, finalement, au développement de cet organe complexe. En forçant l'expression du gène Eyeless au niveau de l'aile ou des pattes d'une drosophile, il est même possible d'obtenir la formation d'yeux surnuméraires, en dehors de leur site naturel.
Chez les organismes supérieurs, dont la mouche fait partie, un même gène peut être transcrit de différentes façons. Il donne alors naissance à des ARN messagers3 différents – que l'on qualifie d'isoformes – qui seront à leur tour traduits en protéines distinctes. Or, l'équipe du professeur Tazi a montré que le développement harmonieux de l'œil d'une drosophile dépend d'un équilibre subtil entre les deux isoformes du gène « Eyeless » dans les cellules des yeux. Mais aussi que la quantité relative de ces deux isoformes dépend de la concentration locale en protéine B52. « Les drosophiles mutantes qui ne peuvent pas synthétiser la protéine B52 produisent l'un de ces isoformes en excès, et si elles arrivaient au terme de leur développement, leurs yeux seraient anormalement gros, explique le professeur Tazi. À l'inverse, les souches manipulées pour surproduire la protéine B52 ont les yeux atrophiés. »
Reste à savoir comment cette protéine est régulée, et à quels moments du développement de l'organisme interviennent ces régulations. Les enjeux sont de taille : s'il était démontré que le mécanisme observé chez la drosophile est à l'œuvre chez l'homme, les protéines de la famille de B52 constitueraient une cible thérapeutique intéressante pour tenter de soigner l'aniridie, une maladie congénitale correspondant à l'absence d'iris. Par ailleurs, on sait que la famille à laquelle appartient B52 est impliquée dans des pathologies telles que cancers, atrophie musculaire spinale… et dans le vieillissement. « Notre équipe s'est attelée à la mise au point de molécules capables de bloquer transitoirement l'activité de ces protéines. Il serait ainsi possible de “rectifier” d'éventuels défauts dans cette régulation de l'expression des gènes », conclut le chercheur.
Marie Lescroart
1. Institut CNRS / Universités Montpellier-I et II.
2. Plos One, 28 février 2007.
3. Copie de l'ADN utilisée par les cellules pour fabriquer des protéines.
Jamal Tazi
Institut de génétique moléculaire de Montpellier (IGMM)
jamal.tazi@igmm.cnrs.fr