
© CNRS Catherine Wihtol de Wenden, politologue au Centre d'études et de recherches internationales (Ceri) (1) et membre du conseil scientifique de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration
Catherine Wihtol de Wenden : Ce musée correspond à un double projet. Politique d'abord, parce qu'il a été créé à l'initiative du président de la République, Jacques Chirac, et qu'il est présidé par Jacques Toubon. Pédagogique ensuite, parce qu'il a pour mission de rappeler que la France s'est construite avec les apports de l'immigration, que l'histoire des immigrés est la nôtre. La France est en effet le plus ancien pays d'immigration de masse en Europe. Ce mouvement, commencé dès 1850, s'est articulé autour de quatre périodes clefs : vers 1890, 1930, durant les Trente Glorieuses, puis de 1980 à nos jours. Le musée présentera des photographies, des livres anciens, des enregistrements sonores et des œuvres d'art, mais aussi des objets du quotidien évoquant les cultures de l'immigration. Nous tenons à en faire un lieu vivant et ouvert à un large public.
En quoi est-ce un projet novateur ? Pourrait-il contribuer à améliorer la situation des personnes issues de l'immigration ?
C. W. de W. : Créer un musée de l'immigration, c'est montrer que l'immigré n'est pas illégitime dans l'espace politique. C'est aussi un bon outil pour changer le regard sur l'immigration, trop souvent négatif. Nous avons ainsi mis l'accent sur la contribution des populations immigrées à la démographie française et, surtout, au monde du travail. Comme celle des Algériens dans les usines. Néanmoins, il s'est avéré difficile de traiter à parts égales toutes les facettes du sujet. Le secteur agricole, et certaines nationalités pourtant nombreuses en France, Portugais et Italiens en particulier, sont moins représentés. Il se peut aussi que le musée donne une image un peu idyllique, en évoquant moins certains aspects : la vie dans les bidonvilles des années soixante-dix par exemple, ou, à partir des années quatre-vingt, la contestation de la politique d'immigration – du refus de la régularisation des sans-papiers, entre autres.
En 2006, puis durant la campagne électorale, la question de l'immigration a été très débattue. En quoi est-elle primordiale en France aujourd'hui ?
C. W. de W. : C'est un enjeu majeur. Car certains Français pensent que d'autres Français, certes plus récents mais Français aussi, ne le sont pas. Cette fracture est d'autant plus grave qu'elle risque de s'accentuer avec l'évolution démographique : tandis qu'aujourd'hui, en France, les générations se renouvellent tout juste, le seul facteur de croissance de la population à partir de 2030 sera l'immigration. Il est donc urgent de montrer qu'elle n'est pas une menace pour l'identité nationale, mais un facteur d'évolution parmi d'autres.
Que répondez-vous à ceux qui affirment que notre système d'intégration fonctionne mal ?
C. W. de W. : Qu'ils n'ont malheureusement pas tort. Depuis vingt ans, les gouvernements se sont focalisés sur la politique de contrôle des frontières, pourtant décidée par l'Europe, plus que sur celle de l'intégration, qui, elle, relève de l'État. Il aurait fallu enrayer la ghettoïsation qui touche des quartiers de banlieue où vivent une partie des populations issues de l'immigration. Et donner à celles-ci les moyens d'échapper à cette tyrannie du territoire, qui conditionne toute leur vie sociale.
En quoi l'armée, sujet de votre dernier livre 2, joue-t-elle un rôle dans leur intégration ?
C. W. de W. : Historiquement, l'armée a souvent été multiculturelle : dans les troupes de l'Ancien Régime ou dans celles de Napoléon, de nombreuses nationalités se côtoyaient. En 1905, le service militaire obligatoire a instauré un brassage citoyen. L'armée s'avère bien une institution républicaine d'intégration. Elle a d'ailleurs toujours eu une double mission : être à l'image de la nation, en incarnant les valeurs républicaines, et à son service, dans sa fonction professionnelle. Avec sa professionnalisation en 1995, cette institution a mis l'accent sur la promotion sociale et l'égalité des chances : un certain nombre de jeunes issus de l'immigration s'engagent pour échapper aux difficultés qu'ils rencontrent sur le marché du travail en raison de leur visibilité. Elle n'échappe toutefois pas aux problèmes de discrimination. Si ces jeunes se sentent français et sont loyaux envers ce pays, il n'est pas rare qu'on mette en doute leur « intégration ». Ils peuvent aussi rencontrer brimades et moqueries de la part de leurs collègues, ou des difficultés pour pratiquer leur religion, lorsqu'ils sont pratiquants. Cette « grande famille » a donc encore du chemin à parcourir pour assumer sa diversité.
Propos recueillis par Stéphanie Arc
1. Centre CNRS / Sciences Po.
2. Les couleurs du drapeau, L'armée française face aux discriminations, C. Bertossi et C. Wihtol de Wenden, éd. Robert Laffont, coll. « Le monde comme il va », avril 2007, 276 p., 19 euros.
Catherine Wihtol de Wenden
Centre d'études et de recherches internationales (Ceri), Paris
dewenden@ceri-sciences-po.org