
Faites de la musique !
© R. Rissset Jean-Claude Risset,Directeur de recherche émérite au Laboratoire de mécanique acoustique (LMA), Médaille d'or du CNRS en 1999
De même, les musiques tribales et militaires qui jouent un rôle de ralliement, comme nombre de musiques dites « actuelles », avec toutes leurs nuances identitaires. Notons qu'il y a deux ou trois siècles, fifres et tambours galvanisaient les armées marchant au combat. Mais aussi que des sociétés comme Muzak vendent aux grands magasins des « musiques d'ameublement » conçues pour inciter le client à acheter. Enfin, si les musiques de transe, la techno et le fuzz ont un effet hypnotique, les musicothérapies aident à produire catharsis ou apaisement.
Bref, que des recherches importantes soient menées au CNRS sur ces questions n'a rien d'incongru. La musique a, bien plus souvent qu'on ne le croit, inspiré science et technologie. Dans l'Antiquité et au Moyen Âge, l'enseignement associait, dans le quadrivium, arithmétique, géométrie, astronomie et musique. D'après l'historien des sciences Geoffroy Hindley, c'est le système de notation musicale qui aurait suggéré l'élaboration des coordonnées cartésiennes, lesquelles ont permis le développement fulgurant de la dynamique newtonienne jusqu'à l'aventure spatiale, et suscité les notions de déterminisme et de chaos. Les recherches musicales récentes ont stimulé l'informatique et joué un rôle significatif dans les sciences cognitives en dévoilant bien des aspects insoupçonnés de la fonction auditive.
Mais ce n'est pas tout. La musique est aussi formatrice. C'est une activité complète, qui fait concourir perception, motricité, intelligence et sensibilité. Juste après la Seconde Guerre mondiale, une expérience pédagogique à grande échelle a été menée en Hongrie sous la direction du compositeur Zoltan Kodaly pour évaluer les bienfaits pédagogiques de la pratique musicale. Les élèves des lycées ont été répartis en deux groupes : l'un de ces groupes suivait l'enseignement habituel, l'autre un programme comportant un enseignement de musique actif – théorique et pratique – et très renforcé. Les résultats de ce dernier groupe ont été bien meilleurs en musique – rien d'étonnant – mais aussi en mathématiques, dans les matières littéraires et même en éducation physique. Plus récemment, les recherches approfondies de Glen Schellenberg 1, à l'université de Toronto, montrent qu'une pratique musicale suivie a sur les performances cognitives des enfants des effets bénéfiques qu'on ne peut attribuer au milieu social ou à l'éducation des parents.
Enfin, les enjeux économiques de la musique sont considérables et souvent méconnus. Il y a cinquante ans, Max Mathews a accompli le premier enregistrement numérique et la première synthèse des sons par ordinateur, ouvrant la possibilité de composer musicalement le son lui-même. Ce n'est que trente ans plus tard qu'un constructeur d'ordinateur mettra sur le marché un modèle pourvu d'une sortie sonore. Aujourd'hui, la distribution de musique numérique est une source majeure de profit pour l'industrie informatique.
Mais, on en prend désormais conscience, c'est la qualité du contenu immatériel qui est primordiale et non la matérialité des « tuyaux ». La musique du marché est éphémère, elle tourne vite à la rengaine. La logique du profit immédiat peut tuer la véritable création : or c'est dans sa forme la plus haute que la musique transcende le quotidien, nous faisant sortir de nous-mêmes et peut-être entrevoir ce qui nous dépasse.
1. E.G. Schellenberg, « Music and Cognitive Abilities, Current Directions », in Psychological Science, vol. 14, n° 6, 2005, pp. 317-320.