
© O. Saltbones/Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge Depuis 2005, le Niger subit une grave crise alimentaire. Selon la Croix Rouge, 36 000 enfants souffrent de malnutrition aiguë. Les compléments alimentaires comme le produit Plumpy'nut, mis au point par Nutriset et l'IRD, permettent de combattre ce fléau.
S'il est un domaine où l'incertitude est reine, c'est bien celui des risques naturels. Sécheresse et chaleur, ouragans et inondations, tremblements de terre, épidémies… La nature a tôt fait de rappeler à l'espèce humaine sa vulnérabilité. De chacun de ces périls climatiques ou biologiques peut surgir une véritable catastrophe sanitaire, non seulement par les milliers voire les millions de victimes, mais aussi par la désorganisation des structures sociales et économiques des régions touchées. Quelles sont ces crises que l'on pourrait qualifier de « naturelles » (bien qu'elles soient toutes multifactorielles), pourquoi surviennent-elles et comment sont-elles gérées ?
En tête du palmarès des risques sanitaires mondiaux : la faim, conséquence de catastrophes climatiques comme la sécheresse. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), organisation des Nations Unies créée en 1963, 852 millions de personnes dans le monde sont sous-alimentées. À cette malnutrition « chronique » s'ajoutent de véritables crises sanitaires sporadiques – les famines – liées bien souvent à des aléas climatiques. En 1984, en Éthiopie, la sécheresse dans les régions du Nord a provoqué la terrible famine qui fit plusieurs centaines de milliers de morts. « Dans ces régions régulièrement touchées par des famines depuis des siècles, il y a juste assez de précipitations pour les cultures, explique Alain Gascon, membre du Centre d'études africaines, à Paris1. Toute modification du régime climatique – baisse ou fractionnement des précipitations – perturbe un équilibre déjà très précaire. »
La gestion des crises alimentaires
Face à ces crises alimentaires à répétition, la communauté internationale s'est organisée. Le Programme alimentaire mondial a ainsi fourni en 2004 5,1 millions de tonnes d'aliments à 113 millions de personnes. Les organisations non gouvernementales (ONG) agissent elles aussi sur le terrain ; à condition que les gouvernements locaux ne les en empêchent pas, comme ce fut le cas en Éthiopie en 1984, où la dictature de Mengistu nia la crise qui sévissait au Nord car elle révélait l'impuissance de son régime. En matière de famine, l'action humanitaire constitue d'ailleurs un exercice périlleux qui peut montrer certaines limites. « Les populations sont souvent regroupées dans des camps afin de faciliter la distribution de nourriture, observe Marc Lavergne, directeur de recherche au Groupe de recherches et d'études sur la Méditerranée et le Moyen Orient, à Lyon2. Elles sont alors coupées de leurs terres. Or, toute société possède ses stratégies de survie qui peuvent se révéler opérationnelles pendant un moment : se nourrir de baies et fruits sauvages, de graminées, de racines par exemple. Stratégies qui sont fortement couplées au lieu d'habitation. Par ailleurs, dans un camp, il n'est plus question pour un paysan de travailler la terre, de reproduire ses gestes quotidiens. La déchéance physique s'accompagne alors d'une déchéance psychique. »
La canicule en France
Les crises sanitaires d'origine climatique ne sont évidemment pas l'apanage des régions pauvres de la planète. Les pays industrialisés peuvent, eux aussi, être débordés par un événement naturel « anormal ». En la matière, la canicule de l'été 2003 en France est emblématique. Du 5 au 14 août 2003, la température moyenne dans l'Hexagone frôle les 31 °C, avec une température maximale en journée dépassant 35 °C pendant neuf jours consécutifs et des températures nocturnes de l'ordre de 25 °C. Du jamais vu… Quinze mille personnes, pour la plupart âgées, périssent. Comment, dans un pays industrialisé, où les services de santé sont particulièrement bien développés, une vague de chaleur peut-elle faire autant de victimes ? « Nous avons là une expression particulièrement claire de ce qu'est un phénomène de crise, souligne Patrick Lagadec, directeur de recherche au Pôle de recherche en économie et gestion de l'École polytechnique (Preg)3, dans son analyse des rapports d'enquête et d'expertise sur la canicule4. Il ne prévient pas, il ne monte pas graduellement. Nous sommes dans le registre de la lame de fond : invisible, et soudain destructrice à grande échelle. En matière de canicule, le bilan d'un tel phénomène peut atteindre des niveaux de gravité extrêmes, d'autant plus stupéfiants que la chaleur est spontanément associée à une situation positive, estivale. » Un contexte qui a d'ailleurs constitué un écueil important dans la gestion de la crise, rendant inaudibles les mises en garde.
Des alertes sans écho
Plus généralement, en France comme ailleurs, toute référence à un phénomène sortant de la norme est suspecte. La crise, qui par définition relève de l'inconnu, est alors prise à la légère : les retours d'expérience sont quasiment inexistants, l'analyse des situations similaires passées ou extérieures au territoire n'est pas menée, les signaux d'alertes sont ignorés (Météo France avait annoncé la canicule dès le début du mois d'août et plusieurs voix – médecins urgentistes et sapeurs-pompiers en tête – s'étaient élevées pour sonner l'alarme, dans l'indifférence la plus complète). Déni et recherche de boucs émissaires sont des caractéristiques communes à ce type d'événements. S'ajoutent, en France, les effets particulièrement nuisibles de la centralisation – les acteurs de terrain sont souvent jugés incapables de réagir proprement à une crise, ce que dément l'action des services hospitaliers, du Samu et des sapeurs-pompiers lors de la canicule – et du cloisonnement des institutions. « C'est parce qu'on est dans l'inhabituel que les signaux ne sont ni perçus ni transmis, que les connexions habituelles ne suffisent pas et ne fonctionnent pas, que l'alerte vient sous des formes “peu scientifiques”, selon des voies plus médiatiques qu'officielles, que le bout de la chaîne se retrouve comme acteur d'alerte finalement entendu5 », note Patrick Lagadec. Et de conclure « que les cultures de crise sont largement inexistantes et qu'il n'y a donc pas de possibilité de tirer parti de l'expérience. Aussi longtemps que l'univers de la crise restera un univers “barbare”, les progrès recherchés resteront bien maigres. »
Fabrice Demarthon
1. Laboratoire CNRS / EHESS Paris.
2. Groupe CNRS / IEP Lyon / Université Lyon-II.
3. Pôle CNRS / École Polytechnique.
4. Cahiers du GIS « Risques collectifs et situations de crise », n° 4, mai 2005.
5. Les Pompes funèbres dans le cas de la canicule.
> Alain Gascon,
adgascon@noos.fr
> Marc Lavergne,
marc-lavergne@club-internet.fr
> Patrick Lagadec,
patrick.lagadec@shs.polytechnique.fr