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Géographie

Un joli tour de cartes

Au cœur de Paris, des chercheurs font le lien entre la géographie d'un territoire et ses propriétés socio-économiques. Ici naissent des outils précieux pour mieux comprendre et prévoir les évolutions d'une ville ou d'une région.

Attention lecteurs ! Géographie-cités sait tout de votre quartier… de sa population, de ses lieux de villégiature, des écoles où vont les enfants, de son taux de chômage et de sa rémunération moyenne, des déplacements professionnels et personnels de ses habitants. Géographie-cités ? Situé au cœur de Paris, c'est le laboratoire de référence dans l'analyse spatiale des phénomènes sociaux. Ici, des scientifiques du CNRS et des enseignants-chercheurs des universités Paris-I et Paris-VII combinent tous les types de savoirs géographiques et toutes sortes de données et d'approches pour l'étude des villes, des réseaux et des systèmes territoriaux… Avec, entre autres méthodes de prédilection, la modélisation spatio-temporelle.

Ah, le mot est beau ! On se voit déjà volontiers embarqué pour de grandes aventures futuristes à travers le temps. Et le rêve n'est pas très loin de la réalité… Concrètement, ce type de modélisation consiste en la production de cartes évolutives et intelligentes, qui retracent ou simulent l'évolution des villes, des réseaux urbains et des régions, les durées sur lesquelles ils se maintiennent et la manière dont ils se transforment. « Nous introduisons divers facteurs de changement, comme le déplacement des limites ou l'installation de populations immigrées, pour prévoir et visualiser sur des cartes la construction et l'évolution des villes, en réalisant des simulations à plus ou moins long terme, entre quarante et plusieurs centaines d'années ! », souligne Hélène Mathian, ingénieure d'études à Géographie-cités.

 

 

L'atout gagnant

Pour mieux jouer les devins, l'équipe Paris du laboratoire entretient d'étroites collaborations1 avec des collègues des sciences dures, informaticiens et physiciens, ainsi qu'avec des chercheurs effectuant des modélisations dans d'autres sciences sociales, notamment des économistes. Et ça marche ! Pour preuve, leur dernier bébé, Hypercarte, un logiciel encore totalement inédit, mis en projet en 2001 sur une idée ambitieuse : « élaborer un logiciel qui analyserait un grand nombre d'indicateurs socio-économiques en vue de décrire, de représenter et de modéliser l'organisation de l'espace géographique européen », explique Claude Grasland, directeur adjoint de Géographie-cités. Aujourd'hui, la lecture croisée et originale du logiciel permet en effet de produire des cartes indiquant le potentiel, par exemple, d'accès au marché de l'emploi. Ces cartes peuvent varier en fonction des infrastructures disponibles (individuelles, collectives) et des possibilités de mobilité des populations concernées (niveau de formation, possession ou non d'un véhicule automobile, d'une carte de transport…). Autre usage : la réalisation de fascinantes simulations, dans des zones européennes choisies, afin de déterminer par exemple si les Polonais trouvent facilement du travail en France et dans quelle région, quel pays européen facilite le plus la libre circulation des travailleurs prévue par les traités européens, où en est l'immigration (issue de pays européens ou de pays tiers) sur tel territoire, pourquoi les entreprises se concentrent plutôt sur telle région plutôt que sur telle autre… et davantage encore.

« Notre ambition était de faire intervenir plusieurs échelles de référence, précise Claude Grasland. Et bien sûr de faciliter l'accès aux données territoriales pour l'ensemble des équipes de recherche françaises, notamment en économie, en sociologie ou en sciences politiques, qui ne disposent pas, comme nous, de l'infrastructure technique nécessaire pour réaliser facilement des cartes. Car aujourd'hui, les atlas papier figent chaque phénomène en une représentation unique, et les systèmes d'information géographique2 ont une capacité d'analyse spatiale trop faible. » Hypercarte, modèle « monstre », serait la solution à ces limites… Car au-delà de sa consultation strictement scientifique, le logiciel a toutes les cartes en main pour devenir l'indispensable outil interactif de production, de représentation et d'interrogation cartographique des phénomènes sociaux, au service des collectivités territoriales.

 

 

La géographie en réseaux

L'Union européenne s'intéresse aussi de très près aux travaux du laboratoire français en matière de développement et d'aménagement du territoire3. « Normal, commente Lena Sanders, directrice de Géographie-cités. Parallèlement à Hypercarte, l'Europe est récemment devenue une des quatre thématiques transversales du laboratoire. » Ce « nouveau » module, « L'Europe dans le monde, le monde dans l'Europe, recompositions et intégration », ambitionne de visualiser l'aménagement du territoire européen, en le replaçant dans son environnement mondial. « Nous insistons sur l'importance d'une appréhension du monde en termes de réseaux, et sur la nécessité de dépasser une lecture proprement territoriale des structures. »

Stratégies de voisinage (comme le partenariat Euromed avec des pays méditerranéens), politiques de compétitivité et d'innovation (stratégie définie par le Conseil européen de Lisbonne en mars 2000)… Les recherches sur l'Europe mènent tout droit à un autre objet d'étude : l'organisation des réseaux entre les territoires. « Une partie de notre travail consiste à repérer les atouts et les handicaps de villes moyennes ou grandes, puis à déterminer les coopérations qui pourraient renforcer leurs potentialités et rééquilibrer leur croissance économique ou démographique », explique Nadine Cattan, directrice adjointe CNRS du laboratoire. Prenons l'exemple d'une ville comme La Rochelle : pour améliorer ses capacités et sa visibilité, faut-il la mettre en réseau avec d'autres villes proches de sa région comme Poitiers ou Rochefort, ou bien l'aider à développer des partenariats avec des villes européennes, allemandes ou portugaises, qui partagent avec elle des objectifs communs en termes d'environnement durable, comme l'élaboration d'un réseau piétonnier ou de vélos électriques dans la ville ?

Pour répondre à ce genre de questions, nos chercheurs testent différents scénarios, grâce, entre autres, à leurs modèles… Et une nouvelle tendance se dégage, loin des idées reçues : certaines mises en réseaux à distance favoriseraient un échange basé sur le partage de compétences et de bonnes pratiques d'aménagement entre scientifiques, étudiants, entreprises et même décideurs politiques. « Nous nous sommes aperçus que la coopération interurbaine n'était pas nécessairement plus enrichissante dans la proximité territoriale. Aujourd'hui et de plus en plus, d'autres formes d'organisation en réseau se mettent en place, soutenant l'émergence de structures moins polarisées et moins hiérarchisées, une évolution qui nuance grandement le traditionnel modèle “centre-périphérie” » précise Nadine Cattan. Pour le labo, il s'agit de comprendre si ces organisations « polycentriques » du territoire sont plus durables et plus équitables, et si elles répondent davantage aux besoins d'une cohésion territoriale et sociale…

Car la cohésion n'échappe pas non plus à la vigilance des chercheurs de Géographie-cités, qui planchent, dans leurs interrogations relatives à l'aménagement du territoire, sur le phénomène des recompositions urbaines. Pour cela, ils travaillent sur plusieurs échelles territoriales, afin d'analyser les mécanismes qui pourraient engendrer des inégalités et des ségrégations « socio-spatiales » des populations urbaines. Et leurs objets d'étude sont brûlants d'actualité : l'accès aux services publics, au logement, à l'emploi, la mixité… mais aussi et surtout, la délicate controverse sur la carte scolaire, dépendante de la sectorisation, et sur les pratiques de contournement de cette contrainte. Là-dessus, la conclusion du laboratoire est sans appel : « La pression sociale sur la réforme de la carte scolaire, qui oblige aujourd'hui à inscrire ses enfants dans l'établissement situé à proximité du lieu d'habitation, intervient au moment où les classes moyennes, victimes du marché immobilier, doivent s'installer dans des zones plus populaires, analyse Jean-Christophe François, maître de conférences à Paris-VII et membre de Géographie-cités. Elle matérialise aujourd'hui le déclassement d'un groupe social. » On l'aura compris, pour répondre à ces nouveaux enjeux socio-économiques, nos chercheurs sont très loin d'avoir fini de battre les cartes…

 

Camille Lamotte

 

>> Pour en savoir plus

www.parisgeo.cnrs.fr

Notes :

1. Le labo participe à des réseaux d'échanges interdisciplinaires – action concertée incitative (ACI) Complexité, projet d'Institut de la complexité –, anime le réseau européen « Spatial Simulation for Social Sciences » (S4), et entretient des collaborations bilatérales (Politecnico de Milan et Department of Social, Cognitive and Quantitative Sciences de l'université de Modène et Reggio Emilia).
2. Cartes informatiques réalisées à partir de diverses sources, en vue d'élaborer et de présenter des informations localisées géographiquement. Ces cartes déjà couramment utilisées dans la gestion de l'espace ainsi qu'en géologie, servent également aujourd'hui dans les domaines de l'environnement, du géo-marketing et les secteurs de la Défense nationale ou du Samu.
3. Les recherches liées à Hypercarte bénéficient des financements propres du CNRS, au titre des missions générales de l'Unité mixte de service (UMS) Riate et des grands équipements, mais aussi de ceux de l'Union européenne et de la Délégation interministérielle à l'aménagement et à la compétitivité des territoires (DIACT), au titre du programme européen « European Spatial Planning Observation Network » (Espon).

Contact

Laboratoire « Géographie-cités », Paris
> Hélène Mathian,
mathian@parisgeo.cnrs.fr
> Claude Grasland
claude.grasland@parisgeo.cnrs.fr
> Lena Sanders
lena.sanders@parisgeo.cnrs.fr
> Nadine Cattan
nadine.cattan@parisgeo.cnrs.fr
> Jean-Christophe François
jc.francois@parisgeo.cnrs.fr


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