
Littérature
© Château de Lancut, Pologne Jean Potocki vers 1804 par Gian Battista Lampi.
Le chercheur doit encore mener l'enquête à Madrid, dans une banque espagnole où une partie du manuscrit a été cédée par Alfred Potocki, le lointain descendant, en règlement de diverses créances. Puis il déniche à Moscou de rares épreuves du roman, essais de publication du vivant de l'auteur. « Encore fallait-il comprendre comment tout cela s'articulait », raconte Dominique Triaire. Le chercheur se livre à un véritable travail « d'archéologue » pour reconstituer le roman labyrinthique, raconté sous forme de « journées » aux mises en abîme acrobatiques, puisque au cours du récit, un personnage raconte une histoire dont l'un des personnages se met à en raconter une autre et ainsi de suite… Un vrai casse-tête. Dominique Triaire s'appuie sur la signification du texte, qu'il étudie de près. Le papier filigrané et daté utilisé à l'époque lui est aussi d'un grand secours.
Il comprend finalement qu'il n'a pas affaire à un seul roman ! « En réalité, Jean Potocki a écrit trois versions du même roman : une de 1794, dont je n'ai retrouvé qu'une partie. Une de 1804, composée de quarante-cinq journées et abandonnée par l'auteur. Et une de 1810, composée de soixante-et-une journées, achevée, dont nous publions aujourd'hui tout ce que l'auteur en a laissé. » Bref, la version publiée jusqu'à présent, qui totalisait soixante-six journées, fausse et tronquée, n'est qu'un agrégat des différentes versions. Grâce aux recherches soutenues par le CNRS, Dominique Triaire et François Rosset (université de Lausanne) font aujourd'hui éditer les différentes versions du roman telles que l'écrivain les avait créées. Car si Potocki a tout réécrit, ce n'est pas qu'une simple affaire de style. « Ce n'est tout simplement plus le même roman. Certains personnages ont disparu, notamment le juif errant, dont l'histoire fait courir l'œuvre sur plus de deux mille ans ! commente Dominique Triaire. Dans la troisième version, Potocki veut son œuvre plus limpide, les histoires sont moins enchâssées. Mais je préfère la version de 1804, certes plus complexe, mais aussi plus libertine et plus audacieuse », poursuit le chercheur.
Paru pour la première fois dans sa version complète, à laquelle est joint un CD-Rom contenant tous les textes sources, chez l'éditeur belge Peeters, en décembre dernier, le Manuscrit trouvé à Saragosse, versions 1804 et 1810, paraîtra en poche chez Garnier-Flammarion fin 2007 ou début 2008. Et la version de 1794 ? « Il manque encore les dix-huit premières journées, mais je ne sais plus où chercher, admet Dominique Triaire. Peut-être en Autriche où se trouve le reste des archives des Potocki, à condition que les héritiers acceptent de les ouvrir. » Mais c'est une autre histoire…
Charline Zeitoun
réédition originale…
Pour la première fois, les œuvres de Jean Potocki (1761-1815) viennent d'être publiées d'après les manuscrits et les imprimés originaux, par François Rosset et Dominique Triaire aux éditions Peeters (Louvain, 2004-2007)1. Les deux premiers tomes rassemblent les voyages : Turquie et Égypte, Hollande, Maroc, Basse-Saxe, Caucase, Mongolie, Crimée. Le troisième tome comprend le théâtre, les écrits politiques et des extraits des ouvrages d'histoire et de chronologie. Le quatrième tome, en deux volumes, présente la première édition intégrale du Manuscrit trouvé à Saragosse dans ses deux versions : 1804 et 1810 ; au deuxième volume est joint un CD-Rom où sont reproduits tous les documents sources du roman, les dessins de l'auteur, trois ouvrages de chronologie et une galerie de portraits. Enfin le cinquième et dernier tome réunit la correspondance retrouvée, des varia et les annexes (chronologie de la vie et des œuvres, index). Un évènement.
A.L.
1. Coll. « La République des Lettres », janvier 2007.
1. Institut CNRS / Université Montpellier-III.
Dominique Triaire
Institut de recherche sur la Renaissance, l'Âge classique, et les Lumières. (IRCL), Montpellier
Dominique.triaire@univ-montp3.fr