
Archéologie
© C. Gaston/EFA Vue aérienne de la maison des masques à Délos.
C'est une langue de terre aride et inhabitée qui s'étend au large d'un vaste paradis plus artificiel : d'un côté, l'île de Délos, 5 kilomètres sur 700 mètres à peine, ses vestiges historiques et ses moutons qui broutent quelques touffes grillées au soleil. De l'autre, Mykonos, destination touristique qui aligne ses hôtels, ses plages et ses discothèques. Entre les deux, une demi-heure de traversée achemine les vacanciers en manque de ruines antiques sur le caillou desséché perdu dans la mer Égée. Les spécialistes de l'École française d'Athènes y travaillent depuis 1873 et fouillent la cité antique qui aurait vu naître Apollon et fut un sanctuaire renommé et un carrefour commercial.
Dès le mois de mai 2007 et pendant quatre semaines, l'équipe de Jean-Charles Moretti, de l'Institut de recherche sur l'architecture antique (Iraa)1, ira les rejoindre. Une quinzaine de personnes arpenteront l'île avec un théodolite2, qui permet de mesurer les coordonnées de points spécifiques du relief pour une reconstitution 3D, un système GPS, pour repérer exactement des points précis grâce à la localisation par satellite, et des relevés. Pas une porte ni une niche ni un angle de mur qui ne soit repéré, mesuré et reporté sur un plan. Car l'objectif de cette opération est d'établir deux cartes : une à l'échelle de 1/2 000 de l'ensemble de l'île, et une autre à plus grande échelle, au 1/200, de la zone fouillée. Un projet ambitieux qui comporte plusieurs étapes.
Les anciens plans, qui ont été numérisés, sont dans un premier temps vérifiés et complétés par l'observation des vestiges sur le terrain. Ensuite, l'équipe procède à un levé topographique, où les coordonnées de chaque point significatif des constructions sont mesurées dans les trois dimensions. L'ensemble de ces informations sera ensuite mis au propre sur ordinateur et dessiné selon des conventions précises : une colonne en marbre ne sera pas représentée de la même manière qu'une colonne en granit, par exemple. Enfin, le plan numérique est de nouveau vérifié sur le terrain.
© EFA-IRAA Atlas de Délos Travail de topographie au GPS à Délos en 2004. Cette technique permet de déterminer la position de chaque construction au centrimètre près.
Dans le même temps, les experts de l'École nationale supérieure des géomètres topographes du Mans réaliseront un plan général de l'île par photogrammétrie3 aérienne ainsi qu'un modèle numérique de terrain, qui permettra de produire une image tridimensionnelle de l'île dans son entier. Il sera ainsi possible de développer des systèmes d'information géographique (SIG) faisant apparaître – en un clic de souris – les mosaïques représentant tel motif ou encore les vestiges de telle époque ou encore tous les points d'eau. De quoi faciliter la tâche des jeunes chercheurs qui débarqueront sur l'île.
Un programme aujourd'hui devenu indispensable, voire urgent : « Nous utilisons encore le relevé général de l'île qui date de 1909, tandis que la carte des zones fouillées remonte à 1919 », précise Jean-Charles Moretti. Des documents quasi séculaires qui comportent beaucoup de lacunes. « Nous voulions dans un premier temps utiliser les anciens relevés et éventuellement les compléter. Mais très vite, nous avons compris qu'il valait mieux tout reprendre à zéro », explique-t-il. L'entreprise durera six années – un délai très court au regard du temps nécessaire pour étudier un monument antique, une dizaine d'années au bas mot. Mais au final, ce travail profitera à toute la communauté des archéologues qui travailleront sur Délos et sur les villes grecques.
Car derrière l'apparent dénuement de ce paysage désolé se cachent nombre de richesses historiques et de témoignages d'une grandeur passée. Délos fut en effet une cité prospère pendant plus de cinq siècles… jusqu'à ce qu'elle soit ravagée en 88 puis en 69 av. J.-C. par des pirates. Au IIIe siècle av. J.-C., elle ne comptait pas moins de 6 000 habitants, comprenant 1 200 hommes libres, plus les femmes, les esclaves et les enfants. La cité indépendante gérait alors le sanctuaire d'Apollon, qui attirait de nombreux pèlerins. La fortune du dieu finançait les constructions sacrées et les sacrifices, mais aussi beaucoup d'édifices publics (gymnase, théâtre, stade, hippodrome…). En 167 av. J.-C., Délos devient un port franc sous domination athénienne : on y fait du commerce international de grains et d'esclaves. De nombreuses habitations nouvelles sont alors bâties dans l'île, mais au vu des ruines, c'est avant tout une ville commerciale qui apparaît. Une profusion de boutiques – près de 300 pour une centaine de maisons fouillées – vendaient toutes sortes de marchandises. Les boulangeries et les tavernes côtoyaient les parfumeries et les magasins d'instruments de musique. De quoi reconstituer les mille et un détails de la vie quotidienne d'alors, sans compter que l'île renferme encore bien des trésors : à peine un tiers de la ville a été fouillé.
Azar Khalatbari
>> À lire
Délos, île sacrée et ville cosmopolite, Ph. Bruneau, M. Brunet,
A. Farnoux et J.-Ch. Moretti, CNRS Éditions, Paris, 1996
1. Institut CNRS / Université Aix-Marseille-I.
2. Instrument qui sert à mesurer des angles dans un plan horizontal et vertical pour déterminer une direction.
3. Technique qui permet de dresser une image 3D à partir de deux images photographiques prises sous des angles différents.
Jean-Charles Moretti
Institut de recherche sur l'architecture antique, Aix-en-Provence
jean-charles.moretti@mom.fr