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Enquête

Scientifiques et citoyens : tous unis ?

Quel regard les scientifiques portent-ils sur la société ? Comment se préoccupent-ils de ses attentes ? Pour la première fois, une enquête, menée auprès de chercheurs et ingénieurs du CNRS, montre le scientifique du XXIe siècle en phase avec son temps. Il considère comme plutôt légitimes les mouvements de contestation face à l'avancée des sciences. Et tient compte de la morale collective au sein d'autorités consultatives d'éthique.

Ce qui motive le chercheur, c'est le désir de savoir, la curiosité, l'imagination, à 98 %. » C'est l'une des premières conclusions d'une enquête sans précédent commanditée cet hiver par Daniel Boy, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)1 et menée auprès d'un panel de scientifiques du CNRS. Ses résultats ont été présentés lors du colloque « Sciences et société en mutation »2 qui s'est déroulé le 12 février à Paris en présence de divers experts (dont Pablo Jensen, lire encadré), du personnel et de nombreux partenaires du CNRS. Affaires du sang contaminé et de la vache folle, stockage des déchets nucléaires, clonage reproductif, cellules embryonnaires, OGM… Les sujets de discorde se sont multipliés en France depuis le milieu des années quatre-vingt. Dans ce contexte, comment les chercheurs vivent-ils leur fonction ? Martiens ou citoyens : qui sont-ils vraiment aujourd'hui ? Leur morale est-elle en phase avec celle de la société ?

 

 

La quête d'un idéal

Pour répondre à ces questions, ce sont 2 075 personnes, soit au total plus de 10 % des chercheurs et ingénieurs du CNRS, qui ont répondu à un questionnaire mis au point par les politologues. Quel a été le protocole ? Chargés de recherche, directeurs de recherche, ingénieurs d'études et ingénieurs de recherche ont été échantillonnés au hasard à partir de leurs adresses e-mail et avertis de la mise en œuvre de cette enquête par la direction du CNRS, puis invités par un message électronique du Cevipof à répondre en ligne et de façon anonyme à une trentaine de questions fermées. Les politologues ont confié l'appui logistique à l'Institut français d'opinion publique (Ifop) qui a apporté son savoir-faire en matière d'enquêtes en ligne.

Premier thème développé, donc, les motivations des scientifiques. Après l'envie de savoir, la curiosité et l'imagination, c'est le désir de rendre service à la société (84 %), de progresser dans leur carrière (78 %) ou de changer le monde (notamment pour les chercheurs en sciences humaines à 76 %) qui prédomine, devant celui d'être le meilleur et la compétition avec leurs pairs. Les scientifiques semblent accorder une importance toute relative au désir de bénéficier financièrement des résultats de leur travail ou encore à celui d'être connus du grand public (24 à 26 %). « L'expert compare son travail à la quête d'un idéal qui dépasse largement les préoccupations financières ou médiatiques individuelles. » En effet, toujours selon les résultats de l'enquête, les scientifiques se préoccupent dans une large majorité (2 sur 3) de ce que la société pourrait attendre du résultat de leurs recherches.

 

 

Question d'éthique

Vient alors la question de l'éthique. À la suite des controverses qui ont occupé le devant de la scène durant les deux dernières décennies, les pouvoirs publics avaient sondé les réactions de la société et tenté d'éviter toute dérive individuelle du scientifique grâce à la mise en place d'autorités morales, que ce soit à l'échelle nationale (le Comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé, créé en 1983, par exemple) ou à celle des organismes (comme le Comité d'éthique du CNRS – Comets – fondé en 1994). Mais personne ne s'était jusque-là préoccupé du point de vue des chercheurs eux-mêmes.

Quand un scientifique s'aperçoit que les conséquences de sa découverte pourraient poser des problèmes de nature éthique, morale ou politique, comment doit-il se conduire ? Il doit en premier lieu en parler à ses collègues (90 % des personnes interrogées), saisir un comité de sages ou un comité d'éthique (85 %), mais ne doit pas prendre seul, en conscience – comme autrefois –, la décision de poursuivre ou non cette recherche (62 % des sondés). On se réfère à ses collègues, aux comités d'éthique, à la société. Est-ce à dire qu'il s'agit pour autant d'une situation déjà rencontrée par les chercheurs ? Oui, déclarent 29 % des sondés, avec des variations significatives selon les départements scientifiques (36 % en sciences de la vie).

Les enquêteurs ont également proposé une série de cinq cas où des personnes ont agi pour s'opposer à des innovations techniques, à des technologies présentant un risque éventuel ou à des nouveautés industrielles : boycott de produits alimentaires contenant des OGM, lutte contre l'implantation d'un centre de stockage de déchets nucléaires, lutte contre la construction d'une antenne de téléphonie mobile, destruction d'essais d'OGM en plein champ et lutte contre le développement des nanotechnologies. Pour chacune des actions, ils ont cherché à savoir si les scientifiques du CNRS pensaient qu'elles étaient ou non acceptables. « Les scientifiques admettent assez volontiers que la société organise des actions de lutte contre le développement de certaines recherches. Ils considèrent par exemple à une large majorité le boycott de produits OGM comme légitime [79 %]. Et si l'on pose un instant le regard sur les chiffres d'une enquête menée en 2000 auprès du grand public, et notamment chez les personnes qui ont suivi des études supérieures, on obtient le même pourcentage. Ce chiffre tord à la fois le cou au modèle récurrent selon lequel ceux qui protestent sont majoritairement les ignorants et laisse à penser que le fait d'être scientifique ou non ne change pas vraiment la vision des choses. Au regard des chiffres, le scientifique est au fond un citoyen comme les autres. » Plus surprenant encore, les chiffres des deux enquêtes traduisent une plus grande tolérance des scientifiques du CNRS vis-à-vis des cinq actions de manifestation sus-citées (en particulier des sociologues).

 

 

Une science citoyenne

Alors, qu'en est-il d'une question fondamentale que l'on pose depuis trente ans : y a-t-il une crise de confiance entre la science et la société ? « C'est une petite surprise. Chez les experts du CNRS, comme dans l'opinion, ce sentiment de crise n'est finalement pas aussi massif qu'on aurait pu le craindre (42 %). Il existe désormais une certaine tolérance réciproque. » Ils considèrent comme acceptable que le public intervienne pour peser sur les choix scientifiques et techniques, en participant à des associations (95 %), à des commissions d'éthique (94 %), à des débats publics (92 %) et à des actions sur le terrain (68 %), ou encore en faisant des choix politiques au moment des élections (67 %). Pour les sondés, la crise est ailleurs : dans la vocation des jeunes. Une crise grave (56 %) et plus particulièrement encore pour les chargés de recherche (61 %) et dans le domaine des sciences de la vie (72 %).

Enfin, les scientifiques trouvent intéressante à 85 % l'idée d'une intervention des associations dans la recherche publique, pour proposer de nouvelles recherches ou pour développer une expertise citoyenne. « Ils sont donc prêts à tisser de nouvelles relations avec la société, via les associations – on pense ici aux associations de malades notamment. » En revanche, les sondés pensent qu'il est plus important de développer la communication avec le système éducatif (36 %), l'industrie et les services (22 %) ou le public (17 %) qu'avec les milieux de la culture (8 %), les politiques (6 %) ou encore les médias (4 %). Ce qui intéresse les scientifiques, c'est avant tout la possibilité à travers ces contacts de développer de nouvelles recherches (63 %) et d'obtenir ainsi davantage de financements (53 %), ce que proposent précisément les associations. Devant ces résultats, on se plaît à croire à la naissance d'un développement durable des relations entre la science et la société…

 

Séverine Duparcq

 

 

>> À lire

Sciences et société en mutation,

Actes du colloque du 12 février 2007, sous la direction de Jean-Pierre Alix, préface de Catherine Bréchignac, CNRS Éditions, 15 euros

 

 

 

Quels chercheurs vulgarisent au CNRS ?

Pablo Jensen, physicien au CNRS et inventeur des Cafés des sciences, analyse les activités de vulgarisation déclarées dans les 11 000 rapports d'activités de chercheurs numérisés depuis 2004. Selon les résultats, le CNRS comptabilise 7 000 actions de vulgarisation par an, soit une moyenne de 0,66 action par chercheur et par an. Les chiffres font pâle figure au regard de ceux annoncés par les chercheurs et les ingénieurs du CNRS sondés par Daniel Boy , qui à 46 % affirment pratiquer souvent des activités de vulgarisation… « Il existe trois catégories de chercheurs. Une majorité “silencieuse” (près de 2 sur 3), une minorité ouverte à la vulgarisation (1 sur 3 environ) et ceux que je nomme les “semi-professionnels” (près de 400 chercheurs, soit 3 %) qui vulgarisent souvent, c'est-à-dire plus de quatre fois par an. » On soulignera ici le cas particulier des nanotechnologies, dont la courbe des actions de vulgarisation, selon Pablo Jensen, monte en flèche depuis trois ans avec 38 actions en 2004, 82 en 2005 et enfin 105 en 2006, dans un contexte où « l'essor de l'exploration et de la manipulation de la matière à l'échelle atomique passionne les chercheurs mais inquiète la société civile », selon l'avis du comité d'éthique du CNRS rendu public en octobre dernier.

S.D.

 

CONTACT : Pablo Jensen, pablo.jensen@ens-lyon.fr

 

 

 

Notes :

1. Centre CNRS / Sciences Po.
2. Vidéos du colloque visibles sur : Consulter le site web

Contact

Daniel Boy
Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)
daniel.boy@sciences-po.fr


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