
© M. Zavadlav
«À 12 ans j'étais amoureux d'une jeune fille qui portait ses cheveux noués en une longue queue de cheval. Je me suis plongé dans sa chevelure et je n'ai depuis jamais trouvé la sortie. » Evgen Bavcar s'amuse à raconter cette petite histoire poétique inventée lorsque, un peu agacé par la récurrence de la question, on lui demande comment à l'âge de 12 ans il est devenu aveugle. Une marque de l'originalité de ce personnage qui, comme pour relever le défi de son handicap, a fait de l'image sa spécialité et de la photographie son œuvre. Naturalisé français, cet artiste slovène expose un peu partout. Diplômé de philosophie, il est souvent convié à s'exprimer sur le statut de l'image. C'est en effet à ce sujet entre autres1 qu'il se consacre depuis 1976 au sein de l'Institut d'esthétique des arts contemporains (IEAC) à Paris. Mais son intégration administrative n'a pas été simple, même si, « pour les directeurs successifs de l'Institut, ma cécité n'a jamais été un problème. Et pour cause : en sciences humaines, l'acceptation que tout homme est handicapé dans son corps et dans son esprit est le point de départ de toute réflexion. » Il obtient finalement en 2001 un poste réservé d'ingénieur d'étude à l'IEAC. Son activité de photographe artiste et son travail de chercheur sont intimement liés. « Je m'intéresse à la photographie non comme technique mais comme idée. Non à l'invention du XIXe de Niepce ou Daguerre mais à ses origines conceptuelles. Pour moi, la première chambre noire est la caverne de Platon2, explique le chercheur. Il faut distinguer le visuel, ce que voient nos yeux, du visible, ce que voit notre esprit. Le sens n'est pas donné seulement par les expériences visuelles, mais aussi par celles invisibles à l'œil. D'ailleurs la science n'aurait pas de sens, sans cela. » Passionné d'astronomie, Evgen raconte sa rencontre avec Peter Von-Ballmoos3, qui lui dit : « Nous autres astrophysiciens sommes tout aussi aveugles que toi, nous ne pouvons pas voir l'Univers, ce que nous voyons n'est qu'interprétations de ce que proposent nos techniques. En science, c'est très souvent le cas. » Comme pour prouver sa non-singularité, il ne cache pas ses yeux derrière des lunettes noires et d'ajouter : « la cécité est un problème universel. » Persuadé en cela que « les aveugles ont des connaissances à proposer aux voyants », il poursuit :
« laisser le champ libre aux autres perceptions permettrait un enrichissement de leur regard, une ouverture à de nouvelles interprétations, qui, sous le poids démesuré du “visuel”, ne peuvent se frayer un chemin. »

© E. Bavcar / CNRS
Comète de Hale-Bopp photographiée en 1997 en Slovénie par Evgen Bavcar.
1. Il travaille aussi sur l'esthétique en philosophie, en
littérature et en poésie.
2. La caverne de Platon : métaphore par laquelle Platon
explique le monde concret et celui des idées.
3. Professeur d'astrophysique au Centre d'étude spatiale
des rayonnements de Toulouse.
Evgen Bavcar
IEAC, Paris.
evgenbavcar@hotmail.com
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