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Entretien

Horizon 2020 : les ambitions du CNRS

Catherine Bréchignac et Arnold Migus, respectivement présidente et directeur général du CNRS, anticipent l'avenir de notre organisme afin de le positionner avec force dans le paysage de la recherche mondiale des premières décennies du XXIe siècle. Ils l'envisagent ouvert, flexible, un des leaders européens et mondiaux, et en mutation comme notre société.

 

brechignac

© C. Lebedinsky/CNRS Photothèque


 

Un peu plus d'un an après votre arrivée, vous avez souhaité doter le CNRS d'un nouveau plan stratégique sur le long terme. En quoi sera-t-il utile pour un organisme comme le CNRS ?

Catherine Bréchignac : Il s'agit d'une vision que nous devons avoir sur l'avenir de la science et de la société. Définir une stratégie nous aide à dessiner les contours des sciences à l'horizon 2020. Quelle recherche ? Avec quel type de structure ? Et comment le CNRS se positionnera-t-il dans les contextes national, européen, et international ? Car bien entendu, la recherche ne peut se considérer aujourd'hui que dans une dimension internationale.

 

Pourquoi avoir tablé sur 2020 ?

C.B. : Il existe naturellement des domaines scientifiques où l'on peut s'impliquer à beaucoup plus long terme, par exemple dans la physique des particules ou le spatial, mais 2020 nous a paru un bon compromis pour sortir du moyen terme, c'est-à-dire de la recherche programmée sur quelques années. Pour être au diapason mondial, de nombreux pays ont choisi de faire des plans stratégiques à l'horizon 2020.

 

Mais parfois la recherche se fait sur des laps de temps assez courts !

Arnold Migus : Certes. Il y a des domaines où les recherches vont beaucoup plus vite, comme dans les sciences de l'information et de la communication. Un plan stratégique avec un horizon raisonnable à quinze ans permet de bien envisager les sciences à cycle long, il permet aussi de mettre en place des programmes sur les sciences à cycle beaucoup plus court. Nous séparons en fait le plan stratégique du contrat d'objectifs, ce que l'on appelle au CNRS le Contrat d'action pluriannuel (CAP). Ce dernier se déclinera sur les quatre prochaines années à partir des orientations du plan stratégique.

 

Ce plan va donc permettre de mieux articuler le CNRS aux grands objectifs de la recherche ?

C.B. : Oui, schématiquement nous pouvons définir trois temps pour la recherche. Et le rôle de la gouvernance sera d'établir un équilibre financier et de personnel entre ces trois composantes. Je m'explique. Le très long terme, sur vingt ans ou plus, concerne la recherche conceptuelle qui touche par exemple à l'infiniment grand, à l'infiniment petit, ou aux origines de la vie. Ce sont les grandes questions que l'homme s'est toujours posées, et il ne pourra y répondre que s'il acquiert les outils nécessaires, outils théoriques – mathématiques – mais aussi technologiques. Par exemple, en physique des particules, la théorie du modèle standard n'est pas mise en défaut. Il manque cependant pour la confirmer la mise en évidence expérimentale du boson de Higgs. C'est la raison pour laquelle nous sommes fortement impliqués dans les expériences sur le collisionneur LHC au Cern, en Suisse, qui nécessitent des technologies de pointe pour leur réalisation.

La recherche à moyen terme concerne typiquement les appels à projets qui peuvent être par exemple financés par l'Agence nationale de la recherche.

À l'autre bout de l'échelle, il y a la recherche à court terme. Ce qui est recherché ici, c'est une solution rapide à un problème, et cela à partir de connaissances acquises, mais qui sont éparpillées entre les disciplines et les laboratoires. Il faut donc désormais savoir faire converger ces divers éléments de réponse et les assembler pour trouver la solution.

 

Un exemple concret ?

A.M. : Les maladies émergentes en sont une excellente illustration, montrant la complexité du problème. À la base, il y a bien sûr les virus, mais il faut faire intervenir les vecteurs : s'il s'agit de moustiques, cela peut être lié à des problèmes environnementaux. Mais cela peut aussi provenir de phénomènes extérieurs, par exemple, pour la grippe aviaire, le transport des volailles serait en cause. Il faut parfois faire intervenir les causes culturelles ou économiques comme pour la crise du chikungunya en 2006. Bref, pour répondre rapidement à une question, nous devons faire en sorte que des équipes qui sont dispersées sur le territoire et éloignées disciplinairement puissent, dans ces crises, se mettre à travailler dans la même direction.

 

Plus précisément, comment ce plan s'inscrit-il dans le nouveau paysage de la recherche français ?

A.M. : Vous le savez, la France s'est dotée de nouveaux outils pour la recherche, et nous allons les utiliser au mieux. Nous avons aujourd'hui, en ce qui concerne la recherche publique, les trois composantes qui existent dans tous les pays : les organismes de recherche, les universités et les agences de financement. La loi de programme pour la recherche nous a dotés d'outils fédérateurs comme, par exemple, les Pres (regroupements d'universités), les RtrA (regroupements thématiques et géographiques) et enfin les pôles de compétitivité (regroupements de laboratoires, d'entreprises et de collectivités). Mais il va falloir trouver un équilibre entre la recherche collaborative que l'on fait avec les organismes au niveau national ou à travers les réseaux d'excellence européens, et la recherche plus compétitive gouvernée par les appels à projet des agences. Nous devons être très attentifs à trouver un équilibre entre le collaboratif et le compétitif.

 

Comment voyez-vous évoluer le cœur de métier du CNRS, à savoir la recherche, dans les vingt ans à venir ?

C.B. : Faire de la recherche, c'est aller vers l'inconnu. Ce qui est presque en opposition avec la science, qui est le savoir. Aujourd'hui, la recherche reste donc une grande aventure humaine. C'est pour cela que la première partie de notre plan s'intitule « Le CNRS explorateur », où le chercheur prend des risques. Tandis que dans la seconde, appelée « Le CNRS fédérateur », nous incitons les chercheurs venus de formations et disciplines différentes à travailler ensemble.

 

D'où les six thèmes que vous avez choisis pour orienter votre stratégie ? Comment les avez-vous choisis et quels sont-ils ?

A.M. : Chaque département scientifique a dégagé des thèmes qu'il considérait comme prioritaires pour les quinze prochaines années. Le recoupement fait apparaître les thématiques d'intérêt partagé.

La première des grandes questions que nous avons retenues est « La quête des origines », celles de la vie essentiellement. Elle fascine pratiquement tous les départements scientifiques du CNRS.

Le deuxième thème, « Planète Terre, facteurs anthropiques et société », essaie de comprendre les phénomènes terrestres, en particulier leur implication sur le climat, mais au-delà, considère l'ensemble de la Terre comme un système sur lequel l'Homme agit de plus en plus.

Le troisième, « Complexité biologique et complexité sociale », permet de positionner l'homme au centre de la recherche sur la complexité, qu'il s'agisse du cerveau, dont l'imagerie ouvre de nouvelles voies de compréhension, de la conscience ou des sociétés humaines.

Le quatrième thème, « Information, image et communication », dépasse ce que nous appelons, au sens technologique, les sciences de l'information et de la communication. Ces dernières ont révolutionné récemment la société et l'économie. Ce domaine scientifique, technologique et économique est tiré par les ruptures d'usages, par exemple Internet et la mobilité des communications ; ces nouveaux usages sont eux-mêmes tirés par des nouveautés technologiques portées surtout par les entreprises mais qui proviennent aussi de percées conceptuelles. Les sciences de la communication en termes de contenu sont l'aspect nouveau que nous avons voulu ajouter, soit l'étude, de chaque côté des « tuyaux », des émetteurs et des récepteurs, c'est-à-dire des humains. C'est dans cette perspective que nous avons lancé récemment l'Institut des sciences de la communication.

Un autre thème, émergent certes, qui intéresse toutes les disciplines, est celui des « Nanosciences et nanotechnologies ». Il s'agit ici de manipuler des objets dont les propriétés dépendent de leur taille – taille comparable (compatible) à celle des objets biologiques. Il y a là un formidable potentiel de percées qu'il faut cependant bien maîtriser.

Enfin, un dernier thème, poussé par les questions de société, est l'énergie. Il faut dire que dans ce domaine, le CNRS était très en avance sur son temps, puisque le premier programme interdisciplinaire que nous avons créé sur ce sujet date de 1974. Et là aussi, toutes les disciplines interviennent. Il s'agit par exemple, pour les géologues de travailler sur les ressources fossiles, pour les sciences de l'ingénierie sur les nouvelles sources ou les économies d'énergie, pour les chimistes sur les façons plus efficaces de stocker l'énergie, ou pour les économistes sur les entreprises du futur.

 

Et en ce qui concerne l'organisation ?

A.M. : Notre plan prévoit de nouveaux modes d'organisation des laboratoires. C'est le modèle en réseau qui va prévaloir. Nous souhaitons aussi faire évoluer la fonction de département scientifique, et en particulier la diversifier, un peu sur le modèle du département « Environnement et développement durable » (EDD). Un département avec un cœur de métier disciplinaire, mais doté également d'une fonction programmatique interdisciplinaire. Ce département gère en direct des laboratoires majoritairement dans le domaine de la biodiversité, mais la moitié de ses moyens est affectée à d'autres départements, pour des projets qui répondent à des enjeux des sciences de l'environnement et de développement durable.

 

C'est un département pilote ?

C.B. : Oui. Et nous bénéficions de son retour d'expérience qui s'avère être très positif. C'est un modèle en effet qui favorise le contact avec les autres départements et incite à l'interdisciplinarité. Nous étudions donc l'hypothèse de faire évoluer le département des Sciences du vivant (SDV) sur ce modèle. Il aura toujours des laboratoires qui travaillent dans le cœur de la discipline biologique, mais nous souhaitons amplifier les interactions avec d'autres disciplines ; par exemple avec la chimie sur des sujets traitant des médicaments, avec la physique sur ce qui touche à l'imagerie, avec le département ST2I sur ce qui concerne la bio-informatique…

 

Ce plan stratégique est aussi très orienté vers l'international. Comment souhaitez-vous renforcer l'aura de notre organisme ?

C.B. : Le CNRS a déjà une aura internationale très forte ! En témoignent les jeunes chercheurs européens toujours plus nombreux qui souhaitent venir travailler au CNRS, pratiquement 20 % de recrutements pour les chargés de recherche. Cet indicateur de compétitivité montre que nous sommes de plus en plus attractifs pour les jeunes chercheurs.

Mais ce n'est pas tout. De nombreux pays avaient, il y a une vingtaine d'années, tout misé sur la recherche sur projets. Ils souhaitent désormais retrouver un équilibre entre ce type de recherche et un autre plus axé sur le long terme. Sur ce point, nous avons une avance significative sur ces pays, qui du coup viennent de plus en plus nous solliciter pour des conseils ou des collaborations. C'est pourquoi nous sommes en train de définir une politique internationale ambitieuse. Nous mettons en place des opérations structurantes : des laboratoires mixtes, des programmes communs, des formations par la recherche. Un effort particulier sera réalisé avec l'Asie, notamment en Chine, en Inde, au Vietnam et en Corée. L'Amérique latine est également l'une de nos priorités, plus précisément le Brésil, l'Argentine et le Chili. Mais nous n'oublions pas bien entendu nos partenaires traditionnels comme les États-Unis et le Japon.

 

Propos recueillis par Fabrice Impériali


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