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Jacques Berlioz - Historien

Virtuose de l'exemple

 

rencontre avec

© DR


 

C'est une minirévolution : la direction de l'École nationale des chartes n'est plus un bâton de maréchal ! » À cinquante-trois ans, Jacques Berlioz en est la preuve. L'archiviste paléographe1 et directeur de recherche au CNRS vient d'être nommé directeur de l'ENC. Un des plus jeunes jamais parachutés à la tête de cette vénérable institution créée en 1821, grande école littéraire dont sont sortis nombre de conservateurs de musées, d'historiens et même d'écrivains… dont Georges Bataille. Mais pour cet ancien chartiste, aujourd'hui détaché du CNRS, ce n'est pas tout à fait un retour aux sources. Car les temps ont bien changé… « Imaginez, un de mes prédécesseurs ne désignait la Sorbonne que comme “la maison d'en face”, un monde parallèle. Aujourd'hui, l'ENC est en pleine mutation et s'ouvre à de nouveaux défis, Internet, les échanges avec de prestigieuses universités, en France et dans le monde, le tout sans rien brader de son excellence. »

Mais commençons par le commencement : au tout début de l'histoire de Jacques Berlioz… était l'Histoire. Il est tombé dans la marmite quand il était petit, dans sa Savoie natale. « Dès la classe de seconde, j'ai su que je voulais entrer à l'École des chartes. » Il passe le fameux concours, épreuve de latin sans dictionnaire, en 1973. Et sort de l'ENC en 1977 après une thèse sur le Traité des diverses matières à prêcher d'Étienne de Bourbon, un dominicain mort en 1261, auteur du recueil d'« exempla » le plus important du XIIIe siècle. Les exempla médiévaux ? « Ce sont des récits utilisant la culture populaire à des fins moralisantes. Au xiiie siècle, l'Église, menacée par le développement des villes et l'hérésie galopante, lance les ordres mendiants pour reconquérir la population. Et, grande nouveauté ! pour frapper les esprits simples, ils parlent la langue du peuple, christianisant la culture folklorique dans le but d'édifier les masses. » Avec plus de trois mille récits, l'œuvre d'Étienne de Bourbon permettait ainsi aux prédicateurs de trouver rapidement des exemples évocateurs, correspondant au sujet de leurs sermons. Comme celui de la foudre tombée sur l'usurier, ou encore celui du blasphémateur emporté par les eaux… Aujourd'hui, ils sont une mine de diamants bruts pour mieux appréhender la culture populaire et les mentalités au sein de la société médiévale.

À sa sortie de l'ENC, Jacques Berlioz devient, après le service national, membre de l'École française de Rome. Puis le jeune chartiste délaisse la recherche. Mais reste aimanté par le folklore… Directeur des services d'archives du Jura à Lons-le-Saunier entre 1979 et 1982, lui-même musicien, il recueille avec dévotion les cassettes audio de démonstration des groupes de rock franc-comtois. Il se passionne pour les croquemitaines, les contes arabes…

Mais tenaillé par la recherche, il entre au CNRS en 1982. Il retrouve Paris, l'enseignement. Rejoint à l'EHESS Jacques Le Goff et son Groupe d'anthropologie historique de l'Occident médiéval (Gahom), et se replonge dans ses chers exempla. Il se souvient : « Pendant le séminaire, nous étions serrés dans une petite pièce ; tout le monde fumait. À la fin du cours, on ne voyait même plus Le Goff ! » Il devient directeur de recherche en 1997, rattaché au Centre d'histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans médiévaux (Ciham)2 de Lyon. Aujourd'hui, Jacques Berlioz codirige avec Marie-Anne Polo de Beaulieu ce fameux séminaire sur les exempla médiévaux au Centre de recherches historiques3, et traque le moindre exemplum pour achever l'œuvre commencée sous Le Goff : l'édition des recueils d'exempla les plus importants, la constitution d'un Thesaurus Exemplorum Medii Aevi (Thema), avec une base de données accessible sur Internet dans toutes les langues européennes4, ainsi que celle d'une Bibliographie européenne des exempla, la Bibliex5. Une entreprise titanesque. Qui n'empêche pas cet homme infatigable de creuser d'autres sillons, comme l'étude des catastrophes naturelles à travers les récits exemplaires. « Notre connaissance historique de ces catastrophes peut nous permettre d'en prévenir d'autres », assure-t-il. Au fond, Jacques Berlioz ne poursuit inlassablement qu'un seul et même but : mettre l'Histoire au service des citoyens. Pour cela, il prend son bâton de pèlerin, enseigne à l'université de Fribourg en Suisse sur le thème de l'édition de textes et de l'informatique, persuadé qu'Internet va changer la face de l'Histoire. Parole d'évangile…

 

Camille Lamotte

Notes :

1. La paléographie est la science du déchiffrage, de l'interprétation des écritures anciennes.
2. Laboratoire CNRS / EHESS / Université de Lyon-II / ENS LSH.
3. Laboratoire CNRS / EHESS Paris.
4. Consulter le site web
5. Consulter le site web

Contact

Jacques Berlioz
École nationale des chartes, Paris
jacques.berlioz@enc.sorbonne.fr


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