
© D'après C. Garate/éd. Robert Laffont Thierry Vedel, politologue au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof, CNRS / IEP Paris), spécialiste de l'évolution de la communication politique dans les démocraties occidentales
Élections primaires télévisées, images volées mises en ligne, personnalités politiques qui s'affichent avec leur conjoint ou leur famille, les images prennent dans cette élection présidentielle une importance toute particulière. Pouvez-vous nous décrire les stratégies mises en œuvre par les candidats pour tenter de maîtriser la production de ces images ?
Thierry Vedel : Les personnalités politiques tentent de contrôler de plus en plus le travail des photographes et des cameramen, notamment en organisant des événements durant lesquels ces derniers obtiendront des opportunités d'images très limitées. Ainsi, l'environnement dans lequel évoluera la personnalité est planifié, et en fonction de cela, les photographes et les cadreurs sont très précisément placés. De même, l'angle de prise de vue, la lumière, le moment exact où seront faites les images, toujours de façon à mettre en valeur le candidat, sont scrupuleusement contrôlés. Les photographes sont parfois mis dans une situation telle, qu'ils seront obligés de faire des plans rapprochés ! Ces méthodes ont bien sûr tendance à irriter les journalistes. Lors de cette campagne, un nouveau palier a été franchi : lors des meetings de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal, c'est l'UMP ou le PS eux-mêmes qui fournissent aux chaînes de télévision la source d'images, du moins pour les diffusions en direct.
Est-on devant un phénomène nouveau ?
T.V. : Les hommes politiques ont toujours su intuitivement quels gestes et quels actes pouvaient avoir un impact sur les électeurs et ont toujours suivi des stratégies plus ou moins empiriques. Mais aujourd'hui, ces méthodes sont devenues très rationnelles, très réfléchies, même si cela ne veut pas dire qu'ils font mieux. Quant aux stratégies pour canaliser les photographes et les cadreurs, on peut dire que la première à les avoir mises en œuvre en France, c'est Claude Chirac, la fille du président. Ces pratiques sont maintenant devenues monnaie courante dans tous les grands partis.
Est-ce que les nouveaux appareils de prise de vue comme les téléphones portables, avec les sites internet de diffusion de vidéos comme You Tube ou Daily Motion, peuvent bousculer cette stratégie si bien rodée ?
T.V. : Il est vrai qu'il est désormais très facile de voler des images ou du son. Néanmoins, pour une large diffusion, Internet ne suffit pas. Il est nécessaire que des grands médias, journaux ou télévisions, les relaient. La multiplication de sons ou de photos volés peut avoir des incidences négatives sur le débat politique. Les personnalités pourraient devenir encore plus méfiantes, et corseter encore plus leur discours alors même qu'on leur reproche déjà de pratiquer la langue de bois. Lors des dernières élections américaines, on a vu apparaître autour des candidats des « bloqueurs de blogueurs » chargés d'empêcher quiconque de filmer à leur insu. Mettre en permanence les personnalités politiques sous l'œil des caméras et scruter la moindre de leurs petites phrases ne fait pas forcément avancer la démocratie. C'est la transparence des idées qui importe, pas celle des intimités.
Voyez-vous des différences entre les candidats à cette élection dans la façon de produire et de contrôler les images ?
T.V. : La différence se situe entre les « grands » candidats et les « petits » candidats, dont la communication reste plus artisanale. Les « grands » candidats mènent des campagnes relativement professionnalisées, et disposent d'équipes étoffées. Ils peuvent bénéficier du concours de conseillers experts en management de l'information, d'autant plus enclins à travailler pour eux que cette collaboration peut avoir des retombées commerciales. Les « petits » candidats sont moins entourés et pour certains sont relativement rétifs à des stratégies d'image qu'ils assimilent à un marketing politique de nature à dévoyer l'élection.
Une image seule peut-elle changer le résultat d'une élection ?
T.V. : Tant de paramètres peuvent influencer l'issue d'un scrutin ! L'image est seulement un des multiples facteurs qui jouent sur le comportement électoral. Son influence est réelle, mais il ne faut pas surestimer son importance. Une stratégie de communication ne peut pas modifier des tendances sociales lourdes. Ce n'est pas grâce à des conseillers en communication que, par exemple, le Parti communiste pourra se redresser. S'il est devenu un parti politique secondaire, c'est parce qu'il a perdu sa force militante et parce que ses réseaux sociaux se sont affaiblis du fait des transformations économiques qu'a connues notre pays depuis trente ans.
Propos recueillis par Sebastián Escalón
>> À lire
Comment devient-on président de la République ?, éd. Robert Laffont, février 2007 – 19 euros
Thierry Vedel
Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), Paris
thierry.vedel@sciences-po.fr