
Biodiversité
© L. Deharveng Mille-pattes (diplopode) souvent rencontré dans les grottes du Nord du Vietnam. Comme beaucoup d'espèces strictement cavernicoles, il est dépigmenté et ses appendices sont très allongés. Mais lui a conservé un appareil oculaire. De grande taille (plus de 4 centimètres), il exhale une odeur fétide dont la fonction est encore inconnue.
Durant tout le mois de septembre 2006, ils ont tamisé la litière et le sol de la forêt tropicale, près de l'entrée des grottes. Ils y sont entrés, prudemment, faisant s'envoler au passage quelques chauves-souris. Ils se sont attardés sous leurs colonies, au-dessus du guano qui jonchait le sol, pour échantillonner quelques-uns des mille-pattes, blattes et autres rampants qui y faisaient bombance. Puis, à la lumière de leurs lampes frontales, ils se sont enfoncés sous terre, le plus loin possible, en suivant les galeries. Dans le cadre de l'expédition Santo 20061, vaste inventaire de la biodiversité de l'île d'Espiritu Santo, au Vanuatu, une équipe d'une vingtaine de personnes a ainsi exploré le milieu souterrain de cette île du Pacifique Sud. Topographie des cavités, récolte du pollen fossile, paléontologie… et étude de la faune du sol et des grottes.
« Le dépouillement des échantillons prendra encore des mois. Mais pour les seuls collemboles, un groupe d'invertébrés proche des insectes, nous devrions atteindre une centaine d'espèces, dont une cinquantaine, au moins, est nouvelle pour la science. » Le verdict est signé Louis Deharveng, directeur de l'unité « Origine, structure et évolution de la biodiversité »2 et coordinateur du volet « souterrain » de Santo 2006. Habitué des missions de terrain, il part chaque année pour explorer et échantillonner la faune des grottes tropicales, avec une prédilection pour l'Asie du Sud-Est.
© L. Deharveng Colline de calcaire en mer, près de Hon Chong (Vietnam), qui abrite des grottes sous-marines.
« Longtemps négligée, la faune souterraine – aquatique ou terrestre – représente un gisement d'espèces nouvelles bien plus grand que n'importe quel milieu en surface, reprend-il. À la manière d'une île, chaque massif karstique3 est un foyer potentiel d'endémisme, c'est-à-dire qu'on peut espérer y trouver des espèces uniques au monde ! » Jusqu'aux années quatre-vingt, on pensait qu'il n'existait pas d'organismes spécifiques au milieu souterrain en zone tropicale humide. Les conditions climatiques à l'intérieur des grottes étaient jugées trop similaires à celles de la surface pour isoler suffisamment les populations, et permettre la divergence génétique et la spéciation. « Aujourd'hui, on sait que ce type d'organismes, appelés troglobies, existe aussi dans des endroits comme l'île d'Espiritu Santo, même s'ils sont moins nombreux qu'en milieu tempéré. »
© L. Deharveng Isolées au Sud-Ouest du Vietnam, les grottes des collines calcaires de Hon Chong sont riches en espèces endémiques. Elles ont fait l'objet d'inventaires visant à évaluer leurs risques de disparition en lien avec l'exploitation du calcaire.
Les conditions extrêmes de l'environnement souterrain, notamment l'absence de lumière, conduisent souvent ces animaux à évoluer de manière spectaculaire. On observe généralement une perte de la pigmentation, une régression des yeux et, le cas échéant, des ailes.
© L. Deharveng Jeune amblypyge, prédateur fréquent des orthoptères Rhaphidophoridae des cavernes d'Asie tropicale (Indonésie, Sulawesi Selatan).
« Parallèlement, peut-être par un phénomène de “compensation sensorielle”, les organes tactiles – soies, pattes et antennes – s'allongent. Par ailleurs, les espèces cavernicoles ont une plus longue durée de vie que leurs “cousines” qui vivent en surface. Elles se reproduisent plus tard, leurs œufs sont peu nombreux et de plus grande taille. Cela correspond à une stratégie écologique généralement observée dans un environnement très stable. »
Outre cette stabilité, les écosystèmes souterrains sont caractérisés par un très petit nombre d'espèces : « Une vingtaine d'espèces troglobies, pour une grotte, c'est déjà beaucoup. » Cela permet aux scientifiques d'appréhender l'ensemble de leurs interactions, ce qui est inenvisageable à la surface. « Les grottes sont en quelque sorte des laboratoires grandeur nature, dont on commence à peine à exploiter le potentiel. »
Marie Lescroart
1. Organisée par l'Institut de recherche pour le développement, le Muséum national d'histoire naturelle et l'ONG Pro-Natura International.
2. Laboratoire CNRS / MNHN.
3. Un karst est un massif calcaire creusé par l'érosion.
Louis Deharveng
Laboratoire « Origine, structure et évolution de la biodiversité », Paris
deharven@mnhn.fr