
Société
Il s'agit tout simplement de la plus vaste étude scientifique de l'électorat entreprise à ce jour en France, et sans doute en Europe », explique en préambule Bruno Cautrès, chercheur CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)1. Et il est vrai qu'en vue des élections présidentielle et législatives de 2007, son laboratoire emploie depuis un an les grands moyens pour photographier, ou plutôt filmer, l'électorat français. Réalisée grâce à un partenariat avec le ministère de l'Intérieur, cette étude comprend trois volets complémentaires : le Baromètre politique français (BPF), le Panel électoral français 2007 (PEF 2007), et enfin l'Enquête post-électorale qui sera menée après le deuxième tour de la présidentielle.
Honneur au Baromètre politique français, vaste enquête2 sur les perceptions de l'électorat, réalisée en quatre vagues de mars 2006 à mars 2007 sur des échantillons impressionnants : 5 600 électeurs à chaque fois, bien plus que pour les habituels sondages… Chaque vague de questionnaires comportait deux tiers de questions répétées à chaque enquête, et un tiers de questions spécifiques. Ainsi, la quatrième et dernière vague du BPF a été consacrée aux peurs sociales (couverture santé, chômage, retraites, etc.). Publiés mi-mars, les résultats sont venus confirmer, entre autres, deux tendances lourdes. La première concerne la très grande inquiétude socio-économique des Français : plus des deux tiers sont pessimistes quant à la situation du pays, et une majorité de citoyens pensent que le chômage et la délinquance augmentent, indépendamment des chiffres officiels. Deuxième tendance, une défiance de plus en plus marquée envers la politique et les gouvernants : plus de 60 % des sondés confessent ne faire confiance ni à la droite ni à la gauche, et plus de 50 % affirment que la présidentielle 2007 n'améliorera pas la situation. Auparavant, les trois premières vagues avaient abordé notamment les perceptions des modèles institutionnel et social français, le thème du « déclin » de la France, ou encore la problématique environnementale. Et là aussi une grande tendance s'était dégagée : la protection de l'environnement préoccupe de plus en plus les Français. Près de la moitié reconnaissent même qu'il faut changer notre mode de vie pour lutter contre les gaz à effet de serre.
« Traditionnellement, le Cevipof réalisait de grandes enquêtes sur l'électorat, mais après les élections, poursuit Bruno Cautrès. Avec le BPF, on mesure maintenant les perceptions des électeurs très en amont des échéances. » Réalisé de manière à articuler problématiques locales et nationales, le Baromètre comporte une autre innovation : la mesure des probabilités – et non plus seulement des intentions – de vote. « Ceci permet d'analyser “l'espace des possibles” des électeurs, dont on sait qu'ils se décident de plus en plus tard, précise le chercheur. Enfin, nous avons expérimenté un nouveau type de questions portant sur la perception émotionnelle de l'image des candidats par les électeurs. »
Organisation en quatre vagues également pour le Panel électoral français (PEF), toujours en partenariat avec le ministère de l'Intérieur, du 22 mars 2007 au lendemain des législatives de juin. Mais à la différence du Baromètre, le panel interroge les mêmes électeurs à chaque vague. « 4 000 panélistes ont été sollicités pour la première vague, pour en fidéliser plus de 2 000 pour les trois vagues suivantes, commente Bruno Cautrès. Le PEF 2007 va observer de manière dynamique les électeurs, les évolutions de leurs opinions pendant la campagne. Seul un panel fixe permet d'analyser la dynamique de formation des choix et jugements politiques. » Parallèlement au PEF, le laboratoire CNRS « Communication et politique » suit les grands moments médiatiques de la campagne à travers l'analyse des journaux télévisés et des grandes émissions politiques. Ce qui donne ensuite naissance à des indicateurs précieux que le Cevipof incorpore dans ses enquêtes. L'Enquête postélectorale, qui débutera au lendemain du deuxième tour de la présidentielle, viendra compléter ce bel ensemble. « Cette fois, il s'agira d'un questionnaire de 35 minutes destiné à connaître le vote réel des électeurs interrogés et les raisons de leur choix », explique Bruno Cautrès.
Au total, l'ensemble de ces enquêtes aura mobilisé une grosse vingtaine de chercheurs du CNRS et de Sciences Po, spécialistes d'analyse électorale et de sociologie politique. Tous les résultats sont diffusés le plus largement et rapidement possible, sur le site du Cevipof, dans la presse ou dans les Cahiers du Cevipof. Sans compter l'Atlas électoral3 qui vient de paraître sous la direction de Pascal Perrineau, directeur du Cevipof.
Bruno de la Perrière
>> À voir
1. Centre CNRS / IEP Paris.
2. Réalisée sur le terrain par l'Ifop.
3. Atlas électoral, Qui vote quoi, où, comment ?, Pascal Perrineau (dir.), Paris, Presses de Sciences Po, 2007.
Bruno Cautrès
Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), Paris
bruno.cautres@sciences-po.fr