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BIOTERRORISME

Pourquoi il ne faut pas censurer la science

L'utilisation de bacilles du charbon (Bacillus anthracis) après les attentats du 11 septembre 2001 a ravivé le spectre de l'attaque biologique. Cet événement a récemment poussé les éditeurs des principales revues scientifiques1 à lancer un appel à la vigilance. Ils ont même pris l'engagement de modifier ou de rejeter certains articles. La science serait-elle sur le point d'être censurée ?
Les réactions de Christian Devaux, directeur scientifique adjoint du département des Sciences de la Vie.

Le JdC : Pensez-vous que le débat actuel et les décisions des éditeurs américains soient justifiés ?
CD : Cette initiative est compréhensible, mais peu rationnelle. Le bioterrorisme n'est pas une chose nouvelle. Pour mémoire, dans l'Antiquité déjà on utilisait des agents bactériens présents sur des cadavres comme armes biologiques pour empoisonner les ressources en eau destinées à l'ennemi. Simplement, il y a dix-huit mois, les contaminations par l'anthrax ont frappé les imaginations. Elles ont démontré que des agents pathogènes pouvaient être utilisés à notre époque par des terroristes contre des civils. Ceci, ajouté au climat actuel de crise internationale, alimente la psychose et se traduit par un certain nombre de restrictions. C'est dans ce contexte qu'il faut analyser les positions des éditeurs des revues scientifiques anglo-saxonnes.

JdC : Vous pensez donc qu'ils surévaluent l'importance des transferts d'informations des scientifiques vers les terroristes ?
CD : Absolument. En toute logique, si des terroristes devaient utiliser une bactérie, une toxine ou un virus, ils iraient certainement au plus simple pour atteindre leur objectif, plutôt que vers des agents encore au stade de la recherche ou qui nécessitent, pour être produits, des techniques sophistiquées. Les risques majeurs ne viennent pas des chercheurs civils, mais des recherches militaires de certains pays qui ont accumulé les souches les plus dangereuses. Quant aux chercheurs civils, d'une part ils doivent faire entériner leurs projets de recherche par la Commission de génie génétique, qui peut interdire les expériences, d'autre part, ils ne travaillent jamais aux développements d'armes biologiques ; il ne faut pas oublier que les chercheurs civils ont une éthique !

JdC : Pas question donc de censurer les publications scientifiques ?
CD : Si la censure doit exister elle doit être absolument exceptionnelle. N'oublions pas que les articles qui peuvent poser problème sont extrêmement rares. Sur plus de 6 000 articles publiés chaque année en microbiologie, 2 % uniquement portent sur des agents pathogènes classés « BT » (pour bioterrorisme)
et seulement 0,01 % a suscité une inquiétude. Face aux menaces terroristes, il est indispensable de mieux connaître les agents dangereux pour mieux s'en protéger, donc faire progresser les connaissances scientifiques et non l'inverse. De plus, l'interdiction de certaines publications aboutissant à l'abandon des recherches, pourrait empêcher la mise au point de nouveaux vaccins et de nouveaux médicaments. Enfin, sous certaines conditions, cette censure pourrait devenir une arme économique.

JdC : Alors il n'y a aucun risque de détournement de la recherche par des groupes mal intentionnés ?
CD : Bien sûr que oui, mais le maillon faible il faut le chercher ailleurs, dans la traçabilité des bactéries et des virus classés dangereux. Pour la biosécurité, les contrôles ne sont pas drastiques en comparaison de ceux imposés dans le domaine du nucléaire et du radiologique. C'est une volonté très forte du CNRS d'améliorer la traçabilité.

JdC : Cela signifie-t-il qu'il a une politique globale de prévention afin d'éviter que le travail des chercheurs ne soit utilisé à des fins terroristes ?
CD : Il s'agit d'une question importante. C'est à l'État d'abord d'exprimer une position claire. Tous les organismes de recherche sont concernés et cela n'aurait pas de sens si des règles précises étaient appliquées ici et pas ailleurs. Mais pour produire de réels effets, une politique de biosécurité doit se définir au niveau supranational et devrait être évoquée aux Nations Unies. C'est à eux de prendre position et pour l'instant ce n'est pas encore fait.

Propos recueillis par Françoise Harrois-Monin

Notes :

1. Le texte Statment on Scientific Publication and Security a été signé le 15 février dernier par 32 éditeurs de revues scientifiques de haut niveau dont Nature et Science.


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