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Nédim Gürsel À livre ouvert

Hospitalité oblige, les verres de raki se succèdent… La terre de Nédim Gürsel, écrivain turc de réputation internationale, directeur de recherche en littérature comparée au CNRS à Paris et enseignant à l'Institut des langues orientales (Inalco), surgit bientôt. Les steppes ocre et claires, paysages de l'Anatolie de son enfance, brossées à grands traits, chatoient d'une lumière de fin du jour. Et sa voix à l'accent un peu rauque raconte à présent sa propre histoire, comme un conte rapporté d'un pays lointain. Un grand-père romanesque dont il porte le nom, qui enleva sa dulcinée pour l'épouser. Un père professeur de français, mort tragiquement à trente-huit ans dans un accident d'autocar. Une carte postale de France, excitante et prophétique, que Nédim reçut de lui : « Je suis à Paris. Voici la vue que j'ai de ma chambre d'hôtel. » C'était la place de la Sorbonne…

Paris. Ce mot ne va plus quitter le petit Nédim qui se passionne rapidement pour Baudelaire, Flaubert, Camus, Sartre. Il entre au lycée français de Galatasaray d'Istanbul où il passe son bac en 1970. Puis il obtient une bourse à Paris pour suivre une maîtrise de lettres modernes à… la Sorbonne. La ville qui l'avait tant fait rêver tient ses promesses : « Paris était comme je l'avais imaginé. Et mieux encore… » Il soutient en 1979 sous la direction de René Étiemble sa thèse de littérature comparée sur Louis Aragon et Nazim Hikmet. Et c'est le déclic : « Ces années d'études universitaires m'ont fait comprendre les lacunes que j'avais dans la littérature turque, j'ai voulu me rapprocher de ma propre culture. » Il rentre alors à Istanbul. Mais très vite, le coup d'État de 1980 scelle son destin : ses deux premiers romans, Un long été à Istanbul, et La première femme, traduits en français et récompensés, sont interdits pour offenses à l'armée et à la morale publique. Nédim Gürsel doit s'exiler. Il reprend le chemin de la France où, soutenu par Étiemble et Louis Bazin, il intègre le CNRS en 1982.

« Grâce à ce travail de chercheur, j'ai pu échapper aux loups qui avaient pris le pouvoir dans mon pays. Cette liberté, cette sécurité m'ont donné le sentiment du devoir. J'ai désormais plusieurs vies à mener : enseignant-chercheur et écrivain. Je ne sais pas ce que je serais devenu si je n'avais pu tout faire à la fois. »

Et pour tout faire, tout vivre, Nédim ne craint pas de devenir boulimique. L'auteur nomade écrit toujours plus – il compte aujourd'hui une trentaine de romans et d'essais littéraires à son actif, traduits dans quelque quinze langues. Tandis que le linguiste voit d'un œil gourmand son champ de recherche élargi aux Balkans et à l'Asie centrale… « Avec l'effondrement de l'URSS et l'émergence de régions turcophones comme l'Azerbaïdjan ou le Turkménistan, la littérature turque ne se résumait plus à la seule Turquie. Notre équipe de chercheurs anthropologues, sociologues, historiens, rattachée à l'EHESS, s'est agrandie. » Il s'en réjouit. Même s'il reste l'unique linguiste du labo. C'est un peu cela son destin, être seul. Dans son travail, dans son exil. Et même dans son pays d'adoption, la France, où le débat très polémique de l'épineuse question de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne le renvoie à son errance. Déchirant, pour cet homme qui aimerait que son pays soit mieux aimé mais qui, à l'instar de son compatriote Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature 2006, incarne la nouvelle génération montante d'écrivains turcs engagés et encore voués au silence ou à l'exil. Ils traînent perpétuellement dans un coin de leur âme la trouée magnifique du Bosphore, et le pont qui joint les deux rives, la quête perpétuelle et douloureuse du lien entre l'Orient et l'Occident…

 

Camille Lamotte

Contact

Études turques et ottomanes-Centre d'histoire du domaine turc (ETO), Paris
> Nédim Gürsel
nedim.gursel@ehess.fr


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