
Du cœur à l'ouvrage
© J.-F. Dars/CNRS Photothèque
Petit visage rond et amène, Michèle Leduc a exercé la majeure partie de sa carrière au Laboratoire Kastler-Brossel (LKB)1. Dans ce temple de l'atome et de l'optique, elle «cuisine» les « atomes froids ». Ces atomes sont en effet refroidis par laser à des températures extrêmement basses, pour les rendre quasi immobiles. Ils sont notamment utilisés dans les horloges atomiques, dont la précision est nettement augmentée par cette stabilité. Ce sont ces mêmes atomes froids que Michèle Leduc utilise pour parvenir à un état très particulier de la matière, appelé « condensat de Bose-Einstein »2, où les propriétés sont purement quantiques, « pour tester des théories fondamentales comme la relativité générale, ou comprendre des problèmes de matière condensée, tels que la supraconductivité ou la superfluidité3 ». Michèle Leduc développe ces travaux au sein de « sa petite équipe », qui bénéficie du concours de Claude Cohen-Tannoudji, Prix Nobel de physique en 1997 et… auteur de deux ouvrages de sa collection !
Car elle ne sollicite que « des grands » pour ses livres : « Je prends très peu de manuscrits tout prêts. Je fais plutôt de la prospective sur les ouvrages de référence qui manquent en sciences exactes et je passe des commandes, explique-t-elle, pour constituer une collection scientifique de haute volée » au niveau du troisième cycle universitaire. D'où un premier tirage assez restreint de chaque ouvrage à 1 500 exemplaires, à comparer aux 3 000 des livres de premier cycle. Mais quand un des livres de Michèle Leduc rencontre son public, le titre peut alors grimper à 6 000, tel Hydrodynamique physique, par Étienne Guyon, Jean-Pierre Hulin et Luc Petit, « le best-seller de la collection ». Mais au fait, comment cette érudite est-elle venue à l'édition ? « En 1981, quand la loi Lang a instauré un prix unique pour chaque livre4 j'ai été chargée de rédiger un rapport sur l'édition scientifique en France ; le CNRS m'a alors proposé d'appliquer une de ses recommandations : privilégier la coédition entre organisme de recherche public et éditeur privé. Le coéditeur est aujourd'hui EDP Sciences, une filiale de la Société française de physique, dont je suis d'ailleurs la présidente. Dès le départ, nous avons pris le parti de promouvoir le français comme langue de culture scientifique. Toutefois les ouvrages sont presque tous traduits en anglais dans un second temps. »
À y regarder de plus près, il était écrit que Michèle Leduc aurait une aventure livresque : « Je lis partout et de tout, des livres d'art, de littérature, des essais politiques… Au lycée Fénelon à Paris, raconte-t-elle, je voulais absolument passer d'hypotaupe à hypokhâgne, mais pour ma mère, institutrice, les lettres, ce n'était pas un métier. À l'époque, on écoutait les parents… », sourit-elle en pensant à la liberté qu'ont eue ses deux filles. D'elle, ses amis disent « qu'elle est inoxydable ». Car, tenace et infatigable, elle endosse aussi bien le costume de directrice de l'Institut francilien de recherche sur les atomes froids (Ifraf)5 que celui de membre du conseil scientifique de la ville de Paris ou encore du haut conseil scientifique de l'Office national d'études et de recherches aérospatiales (Onera). « On n'est pas fait pour une seule chose ! », conclut Michèle Leduc. Pour l'heure, posées sur une chaise à l'entrée de son bureau, ce sont ses partitions de piano qui attendent patiemment d'être lues…
Magali Sarazin
1. Laboratoire CNRS / ENS / Université Paris-VI.
2. État de la matière où les particules se trouvent toutes dans le même état quantique et se comportent comme si elles ne faisaient qu'une.
3. Ces deux phénomènes se manifestent à très basse température : les particules (électrons pour la supraconductivité, atomes pour la superfluidité) n'ont plus un comportement individuel mais collectif, et la matière devient ordonnée.
4. Loi française pour protéger la diversité des livres et les œuvres originales des ouvrages à
« rotation rapide » : best-sellers, guides…
5. Fédération de six laboratoires du CNRS créée en 2005 avec le soutien de la région Île-de-France.
Laboratoire Kastler-Brossel, Paris
> Michèle Leduc
michele.leduc@lkb.ens.fr