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Patrimoine

Un parfum d'Orient sur la capitale des Gaules

Deux découvertes majeures sont venues récemment compléter les annales de la bouillonnante Maison de l'Orient et de la Méditerranée (MOM), à Lyon, dont le vaste champ d'étude n'est rien de moins que le Bassin méditerranéen et le Proche-Orient, des premiers pas de l'humanité à aujourd'hui.

cranes

© L. Dugué/CNRS Photothèque

Lorsqu'ils ont été découverts à Tell Aswad, les crânes surmodelés formaient un massif autour d'un crâne d'enfant.


Ils sont archéologues, épigraphistes1, historiens, géographes, politologues, architectes mais aussi physiciens, chimistes ou géologues. Pourtant, les chercheurs de la Maison de l'Orient et de la Méditerranée-Jean Pouilloux (MOM)2, à Lyon, courent tous après un même objectif : de la Grèce à l'Iran et au Bangladesh, en passant par la Turquie, le Liban, la Syrie et plus récemment le Yémen et le Caucase, ils étudient le bassin oriental de la Méditerranée et le Proche-Orient, de la préhistoire à nos jours. Rien que ça… « Il s'agit du fondement de la maison, créée en 1975, explique son directeur, Bernard Geyer. Notre approche est véritablement pluridisciplinaire. » Constituée en fédération de recherche, elle compte environ 350 membres, et réunit cinq unités mixtes de recherche. « Dans notre laboratoire par exemple, les archéologues côtoient les biologistes ou les géographes, explique Pierre Lombard, directeur de l'unité Archéorient-Environnements et sociétés de l'Orient ancien. Car pour nos recherches sur le Proche et le Moyen-Orient, du Néolithique jusqu'à la fin de l'âge du fer, nous ne pouvons pas nous contenter des témoins matériels archéologiques : il nous faut aussi reconstituer l'environnement de l'époque grâce aux sciences de la nature et de la vie. » En Syrie, des chercheurs de ce laboratoire viennent d'ailleurs de faire deux découvertes majeures : le plus ancien décor peint connu du Proche-Orient, et de magnifiques visages, modelés sur des crânes datant du Néolithique, dans un très bon état de conservation (lire les encadrés).

 

La terre et le papier

Autre équipe, autres coopérations… À Hisoma (« Histoire et sources des mondes antiques »), les archéologues se sont associés aux épigraphistes, historiens et théologiens pour plancher sur l'histoire des mondes classiques, du viie siècle avant J.-C. jusqu'au xve siècle. « Nous mettons en rapport les fouilles archéologiques avec les sources littéraires, manuscrites et épigraphiques, explique Jean-Claude Decourt, son directeur. C'est la terre et le papier, comme le décrivait si bien Louis Robert, le maître de l'épigraphie française. » De fait, une grosse part des travaux menés ici consiste à réaliser des « corpus », c'est-à-dire des ouvrages de référence. Les épigraphistes de l'équipe « Inscriptions grecques et latines de la Syrie », par exemple, sillonnent le pays à la recherche de textes gravés dans la pierre, les recopient ou les reproduisent sous forme d'estampages3 puis les rassemblent dans des ouvrages, augmentés de traductions et de commentaires. « Chaque volume correspond à une zone géographique, indique Jean-Baptiste Yon, épigraphiste. Dix ont déjà paru, cinq autres sont en préparation. » De son côté, l'équipe « Sources chrétiennes » édite quant à elle les textes des pères fondateurs de l'Église. Créée par les Jésuites (ces derniers apportent d'ailleurs toujours leur concours), cette collection réunit plus de cinq cents volumes. « Le 500e a paru cette année et nous en sortons environ une dizaine par an aux éditions du Cerf », précise Bernard Meunier, membre de l'équipe.

Mais la pierre n'est pas seulement un média permettant de lire les textes anciens. À l'Iraa (Institut de recherche sur l'architecture antique), on étudie les villes et les monuments de l'Antiquité. Là encore, des archéologues travaillent de concert avec des dessinateurs, des architectes, des topographes. Le bureau de Lyon, qui dépend de la MOM, s'intéresse plus particulièrement aux temples, aux théâtres, aux thermes et aux tombeaux. Tous ses membres participent notamment à des études sur le site de Délos, en Grèce, où ils examinent les sanctuaires égyptiens, le théâtre, les nécropoles, et même un barrage du ve siècle av. J.-C. : « Nos recherches sur ce barrage ont permis de découvrir que les prescriptions des architectes du xxe étaient déjà suivies à cette époque ! », indique Jean-Charles Moretti, responsable du bureau.

 

 

Le plus vieux décor peint du Proche-Orient

 

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© E. Coqueugniot/CNRS Photothèque

Pour éviter tout incident, la peinture murale du site de Dja'de a dû être consolidée. Sa restauration sera menée par l'Instituto del Patrimonio Histórico Español de Madrid.


C'est une véritable surprise qui attendait les archéologues sur le site de Dja'de, dans la vallée de l'Euphrate, en Syrie. Enfouies sous 9 mètres de terre, de superbes peintures vieilles de 11 000 ans ont été mises au jour. Il s'agit là des plus vieux décors peints jamais découverts au Proche-Orient ! Préservées sur plus de 4 m2, ces peintures géométriques ont été dessinées par les habitants du village néolithique sur les murs d'une pièce circulaire, à l'aide de pigments rouges, noirs et blancs. « Il s'agissait certainement d'un bâtiment communautaire, explique Éric Coqueugniot, qui dirige la fouille. L'état incroyable de conservation des peintures doit s'expliquer par le fait que cette maison semi-enterrée a été rapidement et volontairement comblée puis scellée lorsqu'elle a été abandonnée. » Si elle avait servi de poubelle comme il était coutume de le faire à l'époque lorsqu'une maison ne pouvait plus être habitée, les peintures n'auraient pas résisté aux assauts du temps. Ces peintures devront à terme être présentées au musée d'Alep, en Syrie.

 

F.D.

 

CONTACT

Éric Coqueugniot, eric.coqueugniot@mom.fr

 

 

 

Une époque moderne

De la préhistoire à la fin de l'Empire byzantin, les chercheurs de la MOM fouillent les sols orientaux, traduisent le « verbe » ancien et décryptent le langage architectural. Il ne manquait donc que des anthropologues, politologues et islamologues pour appréhender la suite de l'histoire de la Méditerranée orientale, de l'Islam classique à nos jours. Réunis au Gremmo (Groupe de recherche et d'étude sur la Méditerranée et le Moyen-Orient, dirigé par Chérif Ferjani), ces derniers étudient la genèse des traditions et la gestion du pouvoir ainsi que l'État et les territoires. « Nous essayons de ne pas cogiter en vase clos, observe Katia Zakharia, membre de l'unité. Nous organisons notamment des débats qui permettent de transmettre aux étudiants à la fois un savoir et une méthode. »

Si la MOM se consacre surtout à la Méditerranée orientale, elle n'en oublie pas pour autant ses racines lyonnaises. Ces dernières années, les fouilles régionales ont pris de l'ampleur et sont l'objet de toutes les attentions de la part des scientifiques du laboratoire « Archéométrie et archéologie », dirigé par Anne Schmitt. En particulier, l'unité a mis en place une impressionnante base de données de céramiques. Triés et analysés, près de 45 000 tessons, allant du Néolithique à l'époque moderne, reposent dans ses tiroirs. Une manne qui permet aux archéologues de vérifier si des céramiques mises au jour à un endroit donné viennent des ateliers de la région ou de beaucoup plus loin, et ainsi de mieux comprendre les flux de matières premières et le commerce passés.

cerf volant

La partie est du temple d'al-Rawda, en Syrie, photographiée à l'aide d'un cerf-volant.


C'est également à ce laboratoire qu'appartient la plate-forme de datation au carbone 14. Située à quelques encablures de la MOM, sur le campus de l'université Lyon-I, elle permet de dater directement des échantillons organiques par la méthode dite de « scintillation liquide ». Elle est aussi la plate-forme de référence pour la préparation des échantillons qui seront datés grâce à l'accélérateur de particules Artemis, installé en région parisienne. « La MOM ne se restreint pas à ses cinq unités de recherche, tient à préciser Bernard Geyer. En tant que fédération de recherche, elle organise des programmes communs et offre des services à la communauté scientifique, notamment une bibliothèque de référence sur le Proche-Orient et des numérisations d'ouvrages. » Ce sont aussi un atlas des sites préhistoriques du Proche-Orient qui sera mis en ligne début 2007, une plate-forme « Information spatiale et archéologie », ou des guides de recherche sur le web, véritables mines d'informations sur le Proche-Orient actuel. Citons encore la très ludique collection en ligne « Truelles et pixels »4, destinée à expliquer au grand public et aux élèves ce qu'est l'archéologie. Depuis son haut bâtiment austère situé à deux pas du Rhône, la MOM distille comme un parfum d'Orient sur la ville.

 

Fabrice Demarthon

 

> À voir : www.mom.fr

 

 

 

Des visages modelés d'un réalisme saisissant

 

En septembre dernier, les archéologues de la fouille franco-syrienne de Tell Aswad, dans la région de Damas, ont fait une découverte stupéfiante. Dans une aire funéraire de ce site néolithique, ils ont trouvé quatre crânes dont le visage avait été modelé, sans doute pour représenter le défunt. « Ce n'est pas la première fois que de tels “crânes surmodelés” datant de l'époque néolithique sont découverts au Proche-Orient, mais le réalisme de deux d'entre eux est bouleversant », souligne Danielle Stordeur, qui a dirigé les fouilles. Avant de modeler le visage, des galettes de terre ont permis de combler le crâne, les orbites et le nez. Les traits du visage, les oreilles et le nez ont ensuite été façonnés à l'aide de terre et de chaux. Les yeux, fermés, ont été soulignés d'un trait de bitume figurant les cils. « Nous ne pouvons qu'imaginer la technique qu'ils employaient pour parvenir à ce degré de réalisme, mais en Nouvelle-Guinée, où de tels crânes étaient encore réalisés il y a peu, on utilisait un roseau afin de mesurer tous les traits du défunt pour les reproduire ensuite. » Très peu nombreux par rapport à l'ensemble des corps inhumés dans le site, ces crânes ont probablement appartenu à des personnes choisies, peut-être des habitants ayant un statut social important. « La société était bien organisée et raffinée, même si le métal et la céramique étaient encore inconnus, observe Danielle Stordeur. Leurs rapports aux morts apparaissent très complexes. » Les quatre crânes sont aujourd'hui en cours de restauration à Damas.

 

F.D.

 

CONTACT

Danielle Stordeur, danielle.stordeur@wanadoo.fr

 

Notes :

1. L'épigraphie a pour objet l'étude et la connaissance des inscriptions.
2. Commune au CNRS et à l'université Lyon-II.
3. Technique de reproduction sur papier d'un texte ou d'un dessin gravé.
4. www.truelles-pixels.mom.fr

Contact

> Bernard Geyer
bernard.geyer@mom.fr
> Pierre Lombard
pierre.lombard@mom.fr
> Jean-Claude Decourt
jean-claude.decourt@mom.fr
> Jean-Baptiste Yon
jean-baptiste.yon@mom.fr
> Bernard Meunier
bernard.meunier@mom.fr
> Jean-Charles Moretti
jean-charles.moretti@mom.fr
> Katia Zakharia
katia.zakharia@mom.fr
> Anne Schmitt
anne.schmitt@mom.fr


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