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Phylogénie

Un ver retrouve sa famille

À cause de ses ambiguïtés morphologiques, le chaetognathe a été difficile à classer. Le voici enfin rangé dans la famille des protostomiens. Une étape de plus dans la connaissance de l'évolution animale…

Après des siècles d'errance, les chaetognathes, d'élégants vers marins transparents de quelques millimètres de long qui vivent sur les herbiers de posidonies de la calanque de Sormiou, près de Marseille, ont enfin trouvé une famille ! Ce sont des protostomiens1, un petit embranchement d'une centaine d'espèces d'invertébrés. C'est ce que conclut un groupe de chercheurs2 coordonné par Yannick Le Parco, directeur de recherche CNRS au laboratoire « Diversité, évolution et écologie fonctionnelle marine » (Dimar) de la station marine d'Endoume. Les scientifiques ont comparé plus de 80 séquences du génome des chaetognathes à celles d'organismes appartenant à diverses familles qui lui sont proches. Conclusion : d'après les alignements de séquences, les chaetognathes sont bien des protostomiens et non des deutérostomiens comme l'ont souvent proposé les zoologistes.

 

fossile

© Y. Perez/Université de Provence

Les chaetognathes fossiles (500 millions d'années) sont très proches des chaetognathes actuels. Les crochets mobiles sur sa tête lui permettant d'attraper des proies ont donné son nom à cette famille (khaitê, poil et gnathos, mâchoire).


C'est un fait : les chaetognathes, depuis leur description en 1769, ennuient les spécialistes de la classification. Ce qui embarrasse les taxonomistes ? Cet embranchement (ou phylum) partage des caractéristiques avec quasiment tous les phylums majeurs d'invertébrés. Ainsi, l'embryologie descriptive les a tout d'abord classés parmi les deutérostomiens, alors que certains de leurs attributs, comme la position ventrale de leur chaîne nerveuse, les rapprochent des protostomiens. « Cette espèce possède une forte ambiguïté morphologique, confirme Ferdinand Marlétaz, de l'équipe Dimar. Il est difficile de ranger les chaetognathes selon les critères traditionnels de zoologie comparée. » Au début des années quatre-vingt-dix, la phylogénie moléculaire tente de trancher, en vain. En comparant une séquence précise de leur ARN avec celle d'autres organismes, les chercheurs déclarent que ces petits vers marins ne seraient pas des deutérostomiens. Mais ce résultat ne convainc pas entièrement la communauté scientifique. En effet, « l'ARN 18S, marqueur classique en phylogénie moléculaire, est généralement fiable car il est très conservé d'une espèce à l'autre, cependant, ce n'est pas le cas pour le chaetognathe, chez qui ce gène a évolué plus vite que dans d'autres espèces », commente Ferdinand Marlétaz.

C'est que notre chercheur et son équipe ont entrepris d'analyser pas moins de 80 séquences géniques du chaetognathe afin de clarifier sa position au sein des autres animaux. Bilan ? Le petit ver marin appartient bel et bien aux protostomiens, et semble s'être individualisé très tôt dans l'histoire évolutive de ce groupe. Ces résultats, ajoutés à la mosaïque de caractères du chaetognathe, confirment l'ancienneté de cette espèce. Des fossiles vieux de plus 500 millions d'années soutiennent cette hypothèse, car ils ont des caractéristiques très proches des chaetognathes actuels. La suite de l'histoire ? « Étudier chez le chaetognathe les gènes Hox, qui participent au développement embryonnaire », annonce le chercheur. Grâce à la position phylogénétique-clé des chaetognathes, l'étude de ces gènes pourrait permettre de mieux comprendre l'origine et l'évolution des animaux.

 

Céline Bousquet

Notes :

1. Protostomiens (du grec « bouche en premier », par opposition aux deutérostomiens, « bouche en second ») : organismes dont le blastopore formera directement la bouche lors du développement embryonnaire ; l'anus se formera dans un second temps.
2. Ferdinand Marlétaz, Daniel Papillon (Dimar, CNRS / Université de la Méditerranée Aix-Marseille-II) ; Yvan Perez (Université de Provence Aix-Marseille-I) ; Élise Martin, Xavier Caubit et Laurent Fasano (Institut de biologie du développement de Marseille Luminy, CNRS / Université de la Méditerranée Aix-Marseille II).

Contact

Ferdinand Marlétaz
Laboratoire « Diversité, évolution et écologie fonctionnelle marine », Marseille
marletaz@com.univ-mrs.f


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