

© Rocco pour le Journal du CNRS
Une évidence fera l'unanimité : depuis le tournant du siècle, l'instauration de l'Union économique et monétaire (UEM) et la substitution de l'euro aux monnaies fiduciaires nationales sont devenues la « marque de fabrique » de la construction européenne. Aucun des autres blocs régionaux1 orchestrant l'économie planétaire n'a dans ses cartons un semblable projet d'architecture monétaire. L'expérience européenne est donc unique. Reste que partager la même monnaie et la même banque centrale à 12, et bientôt à 22 2, est un exercice qui comporte son lot de satisfactions et de désillusions. Alors, quels bons points les économistes décernent-ils au binôme « Union-Euro », et pour quelles raisons insèrent-ils dans son carnet de notes, ici et là, quelques « Peut mieux faire » ?
Les lauriers de l'euro
Côté lauriers : la stabilité des prix, qui constitue l'objectif numéro un assigné par le traité de Maastricht à la Banque centrale européenne (BCE). Le taux d'inflation dans l'UEM est en effet resté à peu de choses près dans une fourchette de 0 à 2 % depuis la création de la zone euro. Encore faut-il rappeler que le problème était déjà largement maîtrisé en Europe dès les années quatre-vingt-dix, que l'Union monétaire s'est formée dans un contexte de basse inflation au plan mondial, que le même phénomène se manifeste dans de nombreux autres pays industrialisés et, enfin, que la concurrence exacerbée par la globalisation n'y est pas pour rien (les entreprises, dans quasiment tous les secteurs, hésitant de plus en plus à augmenter leurs prix face à leurs rivales).
Deuxième satisfecit : « les taux d'intérêt relativement faibles dont bénéficient les entreprises et, surtout, la montée en puissance de la monnaie unique, qui s'est hissée en un temps record au deuxième rang des monnaies internationales3, derrière le dollar américain », dit Christian Bordes, du Centre d'économie de la Sorbonne4. Tant et si bien que de nombreux pays, en particulier ceux situés sur les franges de la zone, en Europe centrale et orientale, ainsi qu'en Afrique, ont ancré5 leurs monnaies sur l'euro.
Le « petit jeune », fort de son attractivité, a-t-il des chances de faire un jour jeu égal avec le vieux et rusé billet vert sur la scène monétaire internationale, voire de le détrôner ? Restons pragmatiques ! clame le chœur des spécialistes. L'euro a le vent en poupe, il peut regarder le dollar (et le yen) en face, mais les États-Unis « ont énormément d'accords commerciaux avec de multiples pays de la planète, notamment en Extrême-Orient, autant de “connexions” qui manquent à l'euro », fait observer Marc-Alexandre Sénégas, membre du Groupe de recherche en analyse et politique économiques (Grape)6. Son statut de challenger « ne devrait pas évoluer, au moins pour un temps, confirme Philippe Martin, membre du Centre d'économie de la Sorbonne. Pour qu'il se hisse sur la première marche du podium monétaire, il faudrait que l'économie américaine soit victime d'un choc de très grande ampleur. Une perte de confiance dans la devise reine (un scénario rendu possible par le déséquilibre historique de la balance commerciale américaine) amènerait les investisseurs à se replier massivement sur la monnaie européenne, qui servirait de valeur refuge ».
Autre progrès à mettre au crédit de cette dernière : l'essor des échanges commerciaux à l'intérieur de l'Euroland. De fait, depuis l'avènement de la monnaie unique, le commerce y a progressé d'environ 10 % car « l'euro a réduit les coûts de transactions en faisant disparaître le risque de change au sein de la zone, argumente Isabelle Rabaud, membre du Laboratoire d'économie d'Orléans (LEO)7. Les entreprises sont en quelque sorte “immunisées” contre cette menace qui causait naguère tellement de soucis aux économies du Vieux Continent ». Et puis, le poids de l'euro dans les facturations commerciales tierces (hors de la zone euro) commence à s'étoffer, surtout vis-à-vis des pays du pourtour méditerranéen. Globalement, 25 % des exportations et des importations mondiales sont aujourd'hui émises en euros, ce qui correspond approximativement au poids relatif du commerce européen dans le commerce mondial. Sans oublier que le volume des obligations internationales8 libellées en euros tend à rejoindre, ou parfois à dépasser, celui des obligations émises en dollars.
Les points faibles
Lâchons l'encensoir. Par-delà ces succès, l'UEM affiche en effet d'inquiétantes faiblesses. En 2000, à Lisbonne, les chefs d'États et de gouvernements européens s'étaient engagés à faire de l'Europe « l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » à l'horizon 2010. Une promesse, de l'avis unanime, hors d'atteinte. Les fruits promis, la prospérité économique et le progrès social, ne sont pas au rendez-vous malgré les efforts consentis par les pays européens pour remplir les conditions d'accès à l'Union. Une inflation domptée, renchérissent de nombreux observateurs, assure la stabilité des prix, mais celle-ci n'a pas engendré une croissance forte. S'agissant du haut niveau d'emploi qui devait poindre, l'action monétaire n'est pas en mesure d'y remédier directement, plaident les responsables de la BCE. La réduction du sous-emploi européen nécessite prioritairement des mesures sociales et structurelles comme l'instauration d'une flexibilité du marché du travail analogue à celle existant aux États-Unis.
« On entend régulièrement dire que cette croissance atone et ce chômage élevé, c'est la faute de l'euro, intervient Pascal Kauffmann, membre du Laboratoire d'analyse et de recherche économiques-Économie et finance internationales (Lare-Efi) de l'université Bordeaux-IV. Il faut quand même savoir compter jusqu'à 12 ! La France, l'Allemagne, et l'Italie répondent à ces pathologies, mais l'Espagne, les Pays-Bas, l'Autriche, l'Irlande (une des économies les plus florissantes de la planète) affichent une croissance vive et un chômage faible. Si tous nos malheurs venaient de la monnaie unique, nous serions tous logés à la même enseigne. »
Un argument qui ne convainc pas Dominique Plihon, membre du Centre d'économie de l'université de Paris Nord (CEPN)9 et président du conseil scientifique d'Attac : « L'Irlande est un pays qui a produit une politique économique “non coopérative” en baissant ses impôts de manière considérable pour attirer les sociétés et qui, au plan social, se désagrège. Si les membres de la zone euro pratiquaient à l'unisson ce dumping fiscal, il n'y aurait plus de politique publique possible. » Moins critique, Philippe Martin estime que « les Irlandais ont, certes, des taux de taxation extrêmement faibles sur les revenus de capitaux, mais ils ont notablement accru, entre autres, le budget de l'éducation. Ils ont fait ce qu'il fallait faire pour augmenter la croissance ».
S'agissant de gouvernance économique dans l'UEM, moult analystes tancent le mandat et la stratégie monétaire de la Banque centrale européenne, créée en 1992 par le traité de Maastricht. La BCE, rappelle Marc-Alexandre Sénégas, « est statutairement l'une des banques centrales les plus indépendantes du monde, sinon la plus indépendante ». Traduction : la politique monétaire de l'UEM est du ressort exclusif de cette entité supranationale (le seul organe vraiment fédéral de l'Union européenne) et échappe totalement aux États membres. « Elle n'a aucun compte à rendre aux politiques, c'est-à-dire à la société », déplore Dominique Plihon en ne mettant pas son drapeau dans sa poche et en critiquant vertement une rhétorique anti-inflationniste « déconnectée des réalités politiques et sociales européennes. L'Europe est boiteuse parce qu'on a construit une Europe monétaire sans avoir bâti, en parallèle, une Europe politique forte ».
© Rocco pour le Journal du CNRS
Par ailleurs, toute saine gestion de l'euro se doit de déterminer son régime de change en fixant notamment la « bonne » valeur du cours euro-dollar, lequel a beaucoup fluctué ces dernières années. Introduite sur les marchés à 1,19 dollar, la devise européenne est tombée à 0,80 dollar en novembre 2000 puis a atteint un sommet historique (1,36) fin 2004, soit un écart de plus de moitié entre ces cours extrêmes ! Le fait que les plus grandes économies de l'UEM (France, Allemagne, Italie…) se trouvent dans des situations différentes rend d'autant plus difficile une position commune sur le taux de change.
Officiellement, le Conseil des 25 ministres des Finances des États membres de l'Union, alias l'Ecofin, est habilité à « formuler les orientations générales de politique de change », conformément à ce que l'on observe dans les grands pays développés : le secrétaire au Trésor américain est en charge de la valeur externe du dollar, le ministre des Finances japonais de celle du yen, le chancelier de l'Échiquier anglais de celle du sterling… Problème : l'Ecofin compte 25 membres et l'UEM 12. « Peut-on imaginer que le Conseil des ministres, occasionnellement présidé par le Royaume Uni, qui a décidé de renvoyer son entrée dans la zone euro aux calendes grecques, puisse discuter valablement de la valeur externe de l'euro ? », s'interroge Pascal Kauffmann. Et de relever que Jean-Claude Trichet (l'actuel président de la Banque centrale européenne), et avant lui son prédécesseur Wim Duisenberg, « n'ont pas hésité à s'autoproclamer “monsieur Euro” alors que les textes ne confèrent à la BCE aucune compétence en la matière et que l'institut d'émission de la monnaie n'est en charge de la politique de change dans aucun grand pays industriel, pas même jadis la Bundesbank dans l'Allemagne du deutschemark ! La quasi-vacance du pouvoir en matière de politique de change a pu être jusqu'ici tolérée dans l'UEM parce que l'euro est la monnaie d'un “grand pays” et a vocation à flotter librement ». Mais les effets de cette cacophonie risquent de se faire cruellement sentir le jour où la zone euro connaîtra l'épreuve du feu (comme une correction brutale des cours du dollar).
Autre talon d'Achille de la zone euro : la coexistence d'une politique monétaire unique et de douze politiques budgétaires devant obtempérer aux exigences du Pacte de stabilité et de croissance (déficit budgétaire inférieur à 3 % du PIB) mais empêchant souvent l'UEM de parler d'une seule voix. D'où, faute de procédures formalisées et contraignantes, une absence de réelle coordination des politiques économiques, à tout le moins une coordination « a minima », dans l'UEM. « Les États, qui ont déjà renoncé à leur souveraineté monétaire, sont peu enclins à rogner leur autonomie de décision budgétaire, commente Pascal Kauffmann. Ils finissent toujours par glisser dans le sens de la facilité et décident isolément sur des bases étroitement nationales. » Et de préconiser, avec d'autres, histoire de pallier la maigreur du budget communautaire qui « pèse » à peine plus de 1 % du PIB européen, la mise sur pied d'un Fonds de stabilisation macroéconomique (FSM). Rôle de cette cagnotte qui serait alimentée par les contributions des États membres de l'UEM à proportion de leur PIB : servir d'amortisseur de choc au cas où un État serait affecté par la récession.
Si l'UEM, au terme de ses premières années d'existence, peut brandir de légitimes trophées (la stabilité des prix est garantie, l'euro a décroché son brevet d'« acceptabilité » auprès des peuples, mis fin aux crises de change qui enflammaient régulièrement le continent, gagné ses galons de dauphin du dollar…), quelques symptômes alarmants fragilisent l'édifice (la politique de change est mal établie, les politiques budgétaires nationales mal coordonnées…). Y remédier est une nécessité, même si le climat politique qui règne actuellement en Europe est peu propice à des avancées institutionnelles. La remarque de l'économiste Alfred Sauvy ne s'est pas dépréciée : « Vivre ensemble : quel héroïsme ! ».
Philippe Testard-Vaillant
toute l'europe dans vos porte-monnaie
À l'instar de toute monnaie fiduciaire, l'euro rappelle les divagations du furet : il est passé
par ici, il repassera par là… Mais modéliser la circulation géographique de la monnaie unique et obtenir, par ce biais, une image synthétique de la mobilité des Européens à travers les frontières nationales est une tâche autrement ardue que pousser la chansonnette. Tel est pourtant le défi que s'est fixé le projet Esdo (Euro Spatial Diffusion Observatory / Observatoire de la diffusion spatiale de l'euro)1, initié par Claude Grasland et France Guérin-Pace, respectivement membres du laboratoire Géographie-cités2
et de l'Institut national d'études démographiques (Ined)3. 14 enquêtes, à ce jour, ont déjà été réalisées dans l'Hexagone auprès de 25 082 personnes et ont permis d'ausculter le contenu de 18 189 porte-monnaie contenant 247 709 pièces. Premier constat : la proportion de pièces étrangères dans nos escarcelles n'a pas cessé de croître, passant de 5 % en mars 2002 à 27,3 % en juin 2006. En décembre 2005, les trois quarts des Français avaient au moins un euro étranger dans leur porte-monnaie.
Les plus représentés ? Les euros espagnols (présents dans 43 % des porte-monnaie), suivis par les allemands (41 %), les belges (27 %), les italiens (23 %) et les néerlandais (12 %). Sans surprise, la proximité d'une frontière stimule le chassé-croisé des pièces, et les grands pays envoient plus de pièces que les petits. Mais l'analyse révèle des facteurs moins triviaux, tels que les effets du corridor des transports routiers nord-sud (qui expliquent pourquoi les euros espagnols sont beaucoup plus présents en France que les italiens) ou des effets de proximité linguistique (qui justifient la forte présence des euros belges en France).
En revanche, « on s'attendait à trouver des pics de présence d'euros étrangers dans les très grandes métropoles. Mais non », concluent les deux chercheurs qui n'expliquent pas encore ce phénomène.
1. Site Internet : www.esdo.prd.fr
2. Laboratoire CNRS / Universités Paris-I et Paris-VII.
3. Unité « Mobilité, territoires, habitat et sociabilité ».
CONTACTS
Claude Grasland, claude.grasland@parisgeo.cnrs.fr
France Guérin-Pace, guerin@ined.fr
1. L'Alena regroupe le Canada, les États-Unis et le Mexique ; le Mercosur rassemble le Brésil, l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay ; l'Asean réunit les pays du Sud-Est asiatique.
2. L'UEM a en effet vocation à s'élargir progressivement, à partir de 2007, aux dix pays ayant rejoint l'Union européenne en mai 2004, à commencer par la Slovénie.
3. Pour acquérir le statut de « monnaie internationale », une devise doit notamment s'imposer sur les marchés financiers en tant qu'unité de compte, servir de moyen de règlement des transactions internationales, entrer dans la composition des réserves des banques centrales…
4. Centre CNRS / Université Paris-I.
5. Une « monnaie ancre » est une monnaie qui sert de référence, voire d'étalon à d'autres monnaies.
6. Groupe CNRS / Université Bordeaux-IV.
7. Laboratoire CNRS / Université d'Orléans.
8. Les obligations sont des dettes émises par des organismes gouvernementaux ou des entreprises. La percée de l'euro en matière d'émission d'obligations signifie, entre autres, que les émetteurs préfèrent s'endetter en euros plutôt qu'en d'autres devises.
9. Laboratoire CNRS / Université Paris-XIII.
> Christian Bordes
christian.bordes@univ-paris1.fr
> Marc-Alexandre Sénégas
senegas@u-bordeaux4.fr
> Philippe Martin
philippe.martin@univ-paris1.fr
> Isabelle Rabaud
isabelle.rabaud@univ-orleans.fr
> Dominique Plihon
dplihon@orange.fr
> Pascal Kauffmann
kauffman@mail.u-bordeaux4.fr