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Paléontologie

Il était une fois l'Amazonie

Au pied des Andes, des chercheurs ont découvert insectes, algues et autres micro-organismes fossilisés dans des morceaux d'ambre, véritables petits bijoux incrustés dans les berges de l'Amazone. Cette découverte prouve que la région a abrité une biodiversité luxuriante il y a 12 à 15 millions d'années et clôt ainsi un vieux débat sur le passé de l'Amazonie. Récit.

 

ambre ouverture

© P.-O. Antoine/LMTG

Ambre dégagé de sa coquille de sédiments.


 

L'ambre a piégé des organismes qui en temps normal ne sont jamais fossilisés », explique Pierre-Olivier Antoine, chercheur au Laboratoire des mécanismes et transferts en géologie (LMTG) 1. C'est un véritable trésor qu'il tient précieusement au creux de sa main et qu'il a découvert en compagnie de collègues sur les berges de l'Amazone : un petit bloc de résine qui contient un des secrets les mieux gardés de la région… Tout simplement les plus anciens témoins, à ce jour, de la grande biodiversité amazonienne : des insectes, algues et autres acariens, tapis dans l'ambre, en réalité de la sève d'arbre fossilisée, depuis 12 à 15 millions d'années ! Preuve de son importance, cette découverte a permis de trancher le débat sur les origines du Bassin amazonien qui agitait jusqu'ici la communauté scientifique : les uns pensaient que l'écosystème actuel était le vestige d'une biodiversité ancienne (15 à 20 millions d'années) ; les autres supposaient qu'il était apparu plus récemment, au cours du dernier million d'années.

La question restait ouverte… « Allons y faire un tour, s'est donc dit Pierre-Olivier Antoine. Il doit bien y avoir des fossiles. » Pour l'occasion, ce jeune paléontologue s'est entouré de sept spécialistes internationaux. Destination : Iquitos, la capitale du Pérou amazonien, au nord-est de la chaîne andine. Pour retracer l'évolution de la faune et de la flore, du climat et de l'environnement dans ce bassin.

 

acarien

© D. De Franceschi/MNHN

Un acarien dont les organes internes sont parfaitement intacts, préservé dans l'ambre. Les chercheurs prévoient de séquencer son ADN pour étudier l'évolution des espèces.


 

Le voyage a lieu en 2004, lors de la saison sèche. À cette époque de l'année, le niveau de l'eau est au plus bas, donnant accès à une belle hauteur de sédiments sur les berges. Armés de leurs pelles, marteaux et pinceaux, les scientifiques les rejoignent en pirogue. « Une fois accostée, toute l'équipe s'est répartie sur le site. Et a prospecté tous azimuts », raconte Pierre-Olivier. Au final, nos scientifiques ont vite trouvé leur bonheur : dès le deuxième jour, un matin d'août, bingo ! Pierre-Olivier tombe sur un bloc léger, terne, sans éclat, à fleur d'eau dans une berge de l'Amazone. « J'ai d'abord pensé à une pollution humaine comme du plastique. Je l'ai alors fait résonner sur mes dents – un petit truc de paléontologue – pour voir si c'était organique ou minéral. C'était organique. Et là, j'ai eu un réflexe heureux, je l'ai regardé au soleil. C'était translucide, mielleux, ambré ! Je me suis mis à hurler “C'est de l'ambre !” en trois langues », raconte notre scientifique, qui sait à cet instant que ce morceau de résine contient peut-être les fossiles tant recherchés.

Les fouilles s'accélèrent. Rapidement, ils se rendent compte que le gisement d'ambre est restreint à un seul niveau, de 15 centimètres d'épaisseur, sur une bande de 200 mètres. Un seul gisement donc, mais pas des moindres. En quelques heures, 25 fragments d'ambre sont ramassés. Au total : 150 grammes. En parallèle, le reste du terrain est passé au peigne fin. Ils récoltent des vestiges de plantes, de nombreux fossiles de vertébrés et, en prime, des grains de pollen fossilisés qui leur permettront de dater le gisement. Après deux semaines d'expédition, épuisés mais comblés, nos explorateurs retournent dans leurs laboratoires.

 

amazone

© P.-O. Antoine/LMTG

Les 25 fragments d'ambre ont été découverts sur les berges de l'Amazone. La surrection – naissance d'une montagne par le mouvement des plaques tectoniques – des Andes couplée à l'érosion a permis de mettre au jour l'affleurement, ici visible en noir à fleur d'eau.


 

Dario de Franceschi et André Nel, spécialistes de l'ambre au Muséum national d'histoire naturelle à Paris, prennent le relais. Ils découpent des lames minces pour les analyser sous leur microscope. Sur les 25 fragments, seuls deux contiennent des informations. Mais c'est suffisant. Un véritable bestiaire jusqu'alors inconnu est englué dans cette résine ! 14 insectes appartenant à 13 familles différentes. Au moins trois espèces d'acariens, dont un prisonnier sur un fil d'araignée. Et plus de 30 espèces de micro-organismes végétaux ou animaux. En parallèle, les grains de pollen livrent leur verdict : le gisement date du Miocène moyen (12 à 15 millions d'années).

Ces résultats 2 mettent fin au débat : l'apparition d'une telle biodiversité en Amazonie ne serait donc pas un phénomène récent ! « Une cinquantaine d'espèces différentes dans quelques dizaines de grammes d'ambre suppose une diversité luxuriante à cette époque. Les conditions devaient déjà être très favorables à la vie, explique Pierre-Olivier Antoine.

 

ambre microscope

© D. De Franceschi/MNHN

Observation de l'ambre au microscope avant de le découper en fines lamelles pour identifier ses « habitants ».


Conclusion : il y a 15 millions d'années, cette région était sûrement composée de forêts denses, dans un climat déjà chaud et très humide, qui bordaient un delta près d'une étendue marine. » En outre, si la datation est exacte, les insectes et acariens piégés seraient les plus anciens arthropodes terrestres connus en Amazonie. « C'est tout un pan de la paléodiversité ancienne qu'on ne connaissait pas », conclut notre chercheur. Tout ça dans un petit bout d'ambre. Précieux trésor, même si on ne pourra jamais le sertir sur une bague.

 

Céline Bousquet

Notes :

1. Laboratoire CNRS / Université Toulouse-III / IRD. Il est coordinateur de la mission Iquitos, financée par l'Insu dans le cadre du programme Eclipse II.
2. Travaux publiés dans PNAS, 12 septembre 2006, vol. 103, n° 37, pp. 13595-13600.

Contact

Pierre-Olivier Antoine
Laboratoire des mécanismes et transferts en géologie (LMTG), Toulouse
poa@lmtg.obs-mip.fr


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