
Jean-François Muracciole, historien au laboratoire « États, sociétés, idéologies, défense (XVIe-XXe siècles) » (Esid, CNRS / Université Montpellier-III)
Jean-François Muracciole : Quand la Charte de l'Onu a été élaborée, sous l'influence des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, c'était avec l'idée de prévenir les guerres transfrontalières et l'ambition de punir les agresseurs. Or les grandes menaces d'aujourd'hui ont peu à voir avec cette conception traditionnelle des relations internationales : prolifération nucléaire, terrorisme sans frontières, violations des droits de l'homme et des minorités à l'intérieur d'un pays, ou encore pandémie de sida… Face à cette diversification de la mission de l'Onu, il est urgent de redéfinir le concept même de « maintien de la paix », sa principale mission depuis la fin des années cinquante. Ses contours imprécis ont déjà conduit à des errements impardonnables, comme en 1994 au Rwanda ou en 1995 à Srebrenica, en ex-Yougoslavie, où de gigantesques massacres ont été perpétrés malgré la présence des casques bleus. Cette question reste cependant la prérogative du Conseil de sécurité, véritable lieu du pouvoir de l'Onu, où siègent 15 de ses 192 États membres. Mais elle n'aboutit pas, à cause de la procédure particulière de vote. Les décisions – appelées résolutions dans l'univers onusien – doivent y être adoptées à la majorité qualifiée de neuf voix, dont les cinq voix des membres permanents, ce qui revient à donner à ces derniers un droit de veto et de blocage.
Dans ces conditions, l'élargissement du Conseil de sécurité en faveur des pays en développement devient incontournable ?
J.-F. M. : En effet, depuis 1979, la représentativité du Conseil est contestée, tout particulièrement la domination des cinq pays permanents – Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie. À ce jour, une soixantaine d'États membres de l'Onu n'ont jamais été élus membres non permanents du Conseil de sécurité, particulièrement les États les plus pauvres et les plus faibles. Mais cet élargissement semble très compromis. Primo, en soixante-et-un ans, la Charte qui définit la composition du Conseil de sécurité n'a connu que deux changements. Secundo, une telle réforme suppose la très large majorité des deux tiers des États membres de l'Onu et l'unanimité des cinq permanents du Conseil de sécurité. Tertio, de multiples scénarios ont déjà été envisagés – augmentation des membres non permanents 1, rotation des permanents, nouveaux membres permanents mais sans droit de veto… –, puis oubliés.
Et que dire des défis que certains États comme les États-Unis jettent à la face de l'Onu ?
J.-F. M. : Par leurs retards de paiement, les Américains amputent systématiquement l'Organisation de 25 % de son budget, alors qu'elle est déjà endettée. Ils entendent ainsi protester contre sa mauvaise gestion et sa bureaucratisation. Mais c'est surtout quand ils décident de faire cavalier seul qu'ils l'affaiblissent ; comme il y a trois ans, en décidant de mener une seconde guerre en Irak, illégale selon les critères de l'Onu. La Chine ou la Russie ne servent, elles aussi, que leurs seuls intérêts en exerçant un chantage au veto. Ainsi, pour chaque résolution votée lors de l'engagement de la première guerre d'Irak (1990-1991), la Chine a monnayé son abstention contre « l'oubli » des massacres de la place Tien An Men d'avril 1989. De même, l'absence de réaction de l'Onu à propos des conflits de Tchétchénie finit par être suspecte. En définitive, seules les puissances moyennes comme la France restent fidèles au principe de décision commune. Toutefois, pas d'angélisme, car l'Onu reste pour elles le moyen d'assouvir des ambitions mondiales.
L'Onu peut-elle se vanter de réussites ?
J.-F. M. : Bien sûr. L'Onu a par exemple administré avec succès la transition d'après-guerre civile du Cambodge, conduit le Timor oriental à son indépendance en 2004, même si le conflit repart de plus belle aujourd'hui ; il faut aussi mettre à son crédit l'action encourageante des organes qu'elle a créés – Haut Commissariat aux réfugiés, Programme alimentaire mondial, Cour pénale internationale… – « pour résoudre les problèmes internationaux d'ordre économique, social, intellectuel ou humanitaire », ainsi que celle des organisations internationales indépendantes qu'elle coordonne également – Organisation mondiale de la santé (OMS), Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), Organisation internationale du travail (OIT), etc. –, toutes ces structures faisant partie de la « nébuleuse onusienne ».
Propos recueillis par Magali Sarazin
> À lire
J.-F. Muracciole, L'Onu depuis 1945, Ellipses, 1996
J.-F. Muracciole, L'Onu et la sécurité collective, Ellipses, 2006
1. Actuellement : 5 pour l'Afrique et l'Asie, 2 pour l'Amérique latine, 1 pour l'Europe orientale et 2 pour l'Europe occidentale et le reste du monde.
Jean-François Muracciole,
Laboratoire « États, sociétés, idéologies, défense (xvie-xxe siècles) » (Esid), Montpellier
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