
Toujours là où ça fait mal
© J.-F. Dars/CNRS Photothèque
Production titanesque, personnalité intriguante, Michel Wieviorka, l'éminent sociologue de soixante ans, vient tout juste d'être élu président de l'Association internationale des sociologues. Il est le premier Français à occuper ce poste depuis Georges Friedmann en 1956 ! C'est une belle reconnaissance et, comme il aime à le dire, une lourde charge. Mais c'est aussi et surtout la suite logique de la carrière de ce boulimique de travail et de terrain, qui voulait très tôt donner une dimension internationale à ses recherches pour ne pas tomber dans « un provincialisme intellectuel ». Président de quelque 3 500 sociologues venus de 104 pays, ce directeur du Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (Cadis) 1 a donc remporté son pari ! Mais n'allez pas lui parler d'aboutissement. Michel Wieviorka se hérisse. Il y a tant à faire… renforcer le multilinguisme au sein de l'association, stopper l'érosion des doctorants en sociologie. Enfin, promouvoir l'apport indispensable des sciences sociales comme outil d'analyse et de compréhension d'un monde en pleine mutation.
Pourtant… « Rien ne me destinait à la sociologie, sourit-il. Je terminais ma thèse de troisième cycle à l'université de Paris IX-Dauphine sur l'économie urbaine et la fréquentation des grands centres commerciaux, quand je suis tombé sur un livre de Manuel Castells, La question urbaine. J'ai découvert qu'on pouvait traiter des problèmes de l'espace et de l'urbain en les liant au social et au politique. Ça a été un déclic ! » Michel Wieviorka suit les séminaires de Castells et d'Alain Touraine à l'EHESS. Puis soutient en 1975 son deuxième doctorat de troisième cycle… en sociologie !
Il rejoint alors avec délices la toute nouvelle équipe d'Alain Touraine. La société industrielle est en train de jeter ses derniers feux. Michel Wieviorka observe le déclin du mouvement ouvrier et le début de la société postindustrielle. Et l'émergence de figures contestataires, moins claires, éclatées : le féminisme, les luttes régionalistes, le mouvement anti-nucléaire, les actions des consommateurs, plus tard l'altermondialisme… Car entre-temps, le monde s'est « globalisé ». Et les sciences sociales doivent répondre à ces nouveaux enjeux. Michel Wieviorka devient le sociologue incontournable, au cœur de sujets brûlants qui agitent la société française – et bien au-delà : les mouvements sociaux, la violence, le Proche-Orient, le racisme, l'insécurité, l'immigration, les banlieues, le multiculturalisme, l'antisémitisme, le terrorisme. Engagé, « mais pas militant », il va imprimer à la sociologie son style propre, neuf, un poil perturbateur et rebelle. Et faire grincer quelques dents…
C'est que cet électron libre, contestataire et controversé, multiplie les bravades. Il s'érige d'abord contre la « thèse de la neutralité absolue du chercheur ». Il est ce « démocrate » de gauche un brin exaspérant qui continue imperturbablement d'analyser la spirale qui mène les institutions républicaines à alimenter elles-mêmes le racisme ou la violence qu'elles prétendent combattre.
Les critiques pleuvent. D'aucuns le disent même « anti-républicain ». Michel Wieviorka sourit. « C'est tout le contraire, je suis un ardent défenseur des institutions républicaines, mais je constate qu'elles peinent à se conformer à leur concept. » Son dernier chantier concerne la panne de l'intégration à la française. Le sociologue met en cause l'exclusion et la discrimination, une logique de ghettoïsation. Mais aussi la crise des institutions républicaines en déliquescence depuis le milieu des années soixante-dix, à commencer par l'école publique. Facteur aggravant, il relève une crise de l'identité nationale, qui creuse le gouffre entre les citoyens. « La république laïque française, où les individus se fondent libres et égaux en droits, doit faire face depuis 1960 à l'émergence dans l'espace public de minorités qui demandent à être reconnues pour leur différence… l'incompréhension de part et d'autre débouche sur des violences, sur du racisme. » Et il pointe le déficit du politique… « Aujourd'hui, les attentes sont comblées médiatiquement car elles ne le sont plus politiquement », constate-t-il. Silence… Ses analyses laissent perplexe. Entre les perspectives terrifiantes qu'offre le terrorisme contemporain, « global », et le sabordage des institutions nationales, que nous reste-t-il alors ? « Même si les machines des partis semblent un peu décalées, on assiste à une recomposition du politique, rassure immédiatement le sociologue, un fin sourire dissimulé sous sa moustache. Ce n'est pas une transition, c'est une mutation. » On sent déjà le sociologue à l'affût…
Camille Lamotte
> Pour en savoir plus
Julien Ténédos, Sociologue sous tension, Entretien avec Michel Wieviorka, éd. Aux lieux d'être, 2006
1. Laboratoire CNRS / École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Michel Wieviorka
Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (Cadis), Paris
michel.wieviorka@ehess.fr